Le voyage. Une petite nouvelle
Plus personne ne me parle, ni désire me parler vraiment. Je ne suis plus un interlocuteur. Trop vieux sûrement, à moins que ce soit le monde qui soit trop jeune.
- Tu as perçu que tu ne te comportes pas de la même manière quand tu parles à quelqu’un qui fait partie de ta catégorie psychique de partenaires sexuels potentiels ? Ma femme confirme d’un simple oui. Je suis presque surpris qu’elle ne me conteste ni la catégorie psychique ni une attitude.
- Je constate que je ne fais plus partie de cette catégorie pour personne. C’est celle qui pousse à la parade, au désir de te parler, de t’écouter. Plus personne ne parade devant moi, ou ne cherche ma compagnie pour parader.
- …
- L’autre possibilité pour faire parader les gens devant soi, pour qu’ils t’écoutent, c’est d’avoir un pouvoir quelconque, un intérêt particulier. Le pouvoir c’est l’équivalent d’un objet sexuel qu’on met sous le nez des autres pour les attirer.
- …
Ce qui est sûr, c’est que je tourne à vide désormais, j’ai du mal à penser parce que ma parole semble avoir atteint une date de péremption. Pour être honnête, les mots jouent de plus en plus à cache cache avec, je dois adapter mon langage aux mots dont je me souviens. Tout ce qu’on attend de moi c’est que je dise où j’ai mal le matin ; si j’ai pris mes médocs ; comment j’ai dormi la nuit. Ou le soir,
- tu ne reprends pas des poivrons ? Tu adores ça d’habitude
Hier les enfants sont venus. J’ai tenté de parler de la situation écologique, des inégalités, des vies volées, je veux dire parler vraiment, mais je radote en bout de table, alors je me tais rapidement. Mes souvenirs ? Ils les connaissent ; croient. Même moi je ne suis pas sûr de les connaitre encore. Mes peurs ? Ils les devinent. Mes idées ? Elles ne comptent plus parce que le monde qui vient n’est pas le mien. J’ai pourtant le sentiment d’avoir beaucoup de choses à transmettre. Ma façon d’être en lien avec le monde est obsolète ; je n’ai plus la prise qui va avec. Plus exactement, la prise que le monde m’offrait a été désactivée. Tout ça est mort. Tout simplement.
- Tu sais, j’ai encore un rôle important auprès des enfants, pour ne pas dire fondamental, mais sur le plan psychique seulement : je suis en première ligne face à la faucheuse, ça donne de la légèreté aux générations suivants tant qu’elle ne m’a pas eu. Tu comprends ce que je veux dire ?
- Oui. Ma femme est toujours d’une précision chirurgicale. Je la soupçonne de se rappeler me l’avoir entendu dire.
Moi vivant, quel que soit mon état, mes enfants peuvent ne pas penser à la fâcheuse. Et avoir peur… pour moi.
- Nous avons un passé de proie, nos gènes et notre psychisme ont gardé ça en mémoire : ce sont les plus faibles que les prédateurs repèrent et prélèvent. D’ailleurs j’ai l’impression parfois que c’est pour cette raison qu’une grande partie de la population attend son sort sans se plaindre, comme si c’était leur destin ; leur place dans le groupe, être à la périphérie et donc les premiers visés par les prédateurs.
- Il faut faire tourner le lave-vaisselle chéri. Chirurgicale.
- Chez de nombreuses espèces, les dominants sont au centre et les dominés ou les jeunes hors hiérarchie sont à la périphérie, les premiers à la merci des prédateurs. C’est une organisation pyramidale en fait, mais à plat.
- En parlant de plat, il faut nettoyer celui-là, avec l’éponge. Chirurgicale. Elle a été infirmière de bloc.
Alors je me consacre à ma mission, la dernière et la plus importante pour ma famille : me battre contre la faucheuse. Je me battrai jusqu’au bout pour mes enfants. Je leur dois ça, car je leur dois tout ; je suis né avec eux.
- On s’arrête prendre un verre ? Pas besoin d’attendre la réponse de Bob. Il sait que ce n’est pas une question.
Surprise en arrivant sur la place, on ne reconnait pas le bistrot de nos virées passées. Design tip top, un cachet local, d’une originalité convenue. Il manque juste la patine du temps et les fautes de goût. C’est vrai qu’on ne passe plus souvent par là.
- Avant c’était en rentrant d’un match, aujourd’hui c’est en rentrant d’un rdv médical. Misère ! On en rit.
Je ne reconnais personne. Je veux dire que les gens d’aujourd’hui ne ressemblent pas à ceux d’hier. Ils sont plus grands, plus beaux, mieux habillés, avec beaucoup plus de goût. S’il y a un truc que je ne regrette pas, c’est la mode de notre époque. On nous a fait porté des déguisements ridicules qu’on mettait par conformisme. Surtout parce qu’on était con. C’est rien de le dire.
Mais ils parlent de rien. Je trouve. Ils ont un portable greffé dans la main ; ils parlent avec gravité de choses sans importance, ou donnent de l’importance à des choses sans gravité plutôt. Enfin qui ont de l’importance pour leur vie bien sûr, mais la petite, mais aucune pour la grande, leur grande vie. Faut bien utiliser son intelligence et sa créativité à quelque chose, mais pourquoi à des futilités plutôt qu’à de choses graves ? Je cherche toujours la réponse.
- Je ne vois plus que des consommateurs qui parlent de voyages. Toujours plus vite, plus loin. Tout faire vite. Je ne vois plus de producteurs comme on l’était nous. Nous on parlait du monde des gens, pas de le visiter dans des hôtels aseptisés.
Bob ne dit rien. Je l’appelle Bob pour Bob l’éponge car même imbibé il pouvait conduire. A l’époque c’était autorisé. Il m’a ramené plus d’une fois. Avant on disait dans une brouette, mais y’a plus de brouettes à la sortie des bistrots depuis longtemps. C’était décarboné pourtant. Et on buvait local, circuit court vertueux en vin et spiritueux.
- Il me semble que nous on parlait de choses importantes. On se mêlait des affaires du monde. On militait, on se battait. Bon, quand on s’est trompé on s’est pas trompé à moitié, mais on n’a pas renoncé à notre humanisme pour un truc qui brille… Enfin je crois.
Bob ne dit rien. Ça fait quelques temps qu’il a lâché. Il s’est rangé des manifs où on ne voyait que lui avec sa tignasse rousse et sa grande gueule. Ses ennemis l’appelaient le lion du Poitou, en référence au baudet du même nom. C’est vrai que c’était une sacrée bourrique ; un sacré militant, un coureur de fond, au double sens du terme. Il m’a recadré plus d’une fois avec ma tendance à l’anarcho-syndicalisme. Il a eu longtemps une culture que je n’avais pas. Pour les cheveux, il a gardé son avance.
- Les gens parlent de leurs voyages alors qu’ils ne font que des trajets. Plus vite, plus loin. Surtout faut pas qu’il y ait des aléas sur le trajet. Ils sont comme télé-transportés d’un point à un autre. Les pauvres font des sauts de puces, les riches des bonds de géants.
- Tu veux dire d’un décor à un autre. Ils transforment le monde en parc d’attraction.
Le cerveau de Bob qui est devenu spongieux. Y’a plein de trous. Quand tu appuies dessus, même les souvenirs ont du mal à sortir, mais y’a encore de beaux restes. Quand on parle entre amis, ça ressemble à l’EPHAD. Tout le monde y va de son bobo, de son examen, de son médoc. Ça fait rêver.
- je me souviens d’un jour où j’ai vu un graffiti sur un mur, sûrement des anars “on est con, mais pas au point de voyager”, ça m’a beaucoup faire rire. Tiens une réminiscence que Bob me livre pour la première fois. Cet endroit doit l’inspirer, le juke-box peut-être.
Aujourd’hui on rit moins. On passe notre temps à lutter contre le vieillissement alors qu’on n’y peut rien, et on néglige les sujets importants où l’on y peut quelque chose. On les traite comme la pluie, on sort le parapluie et on chante dessous. C’est dire si on est con. Je tente bien de temps en temps de parler de choses importantes, mais tout le monde prend la tangente.
- un voyage, ce sont les aléas que l’on rencontre sur le parcours, les détours que le terrain et les gens nous imposent ; à l’aller comme au retour. Les aléas qui nous arrivent sur le chemin quoi. Aujourd’hui on se préserve des aléas, on prend même des assurances contre les aléas. Le voyage on l’a réduit à un simple trajet d’une attraction à une autre dont il faut se débarrasser le plus vite possible. Je crois qu’on s’est fait avoir. Moi j’ai l’impression d’avoir été d’un conformisme pathétique.
- On a fait comme tout le monde, justifie Bob. C’est bien ce que je dis Bobby.
- On n’a eu aucun courage dans bien des domaines, aucune originalité. On était productiviste car tout le monde l’était, on a pris les autoroutes de la pensée avec les autres. Tu parles d’une gloire. Aujourd’hui on arrive au péage, et la note est salée. Mais on la laisse à la jeunesse.
- On n’a pas été les seuls. Il insiste ce couillon.
Mais c’est bien ça que je reproche à notre génération. On a foncé droit devant. La modernité c’était des trucs et des bidules ; des pseudo-voyages de plus en plus loin. Pour voir quoi ? Des trucs qu’on a vu à la télé. Mais on ne parle toujours pas l’anglais, on reste entre voisins de trajet. En plus, on attend que cette belle jeunesse se crève la paillasse pour nous soigner et nous ménager. Je ne suis pas sûr qu’on mérite quoique ce soit de ce que l’on a reçu. On a perdu tellement de batailles, tellement d’acquis par les générations précédentes.
- On a été complice de toutes les dérives consuméristes. Alors qu’il y a des copains qui ont eu le courage de changer dès les années 75, quand ils ont vu Dumont. J’ai l’impression qu’on n’a légué que des défaites aux générations suivantes. Un ange passe. Mâle ou femelle ? Femelle je pense car je n’ai pas entendu le bruit des grelots : j’espère qu’il ne va pas se gourer de corps en se réincarnant.
- Tu sais, ton truc sur la différence entre le voyage et le trajet, c’est pas con. Tu sais que c’est comme ça que j’ai rencontré Caroline. On s’est retrouvé bloqués plusieurs heures sur la 7, on a parlé avec tout le monde, et comme son camping n’était pas loin du mien, on s’est retrouvé. Bob et Caroline l’ont raconté cent fois leur rencontre. Ils y prennent un tel plaisir qu’on ne les fait pas taire.
- J’ai pas l’impression d’avoir vu la vierge quand je dis ça, j’ai du le lire quelque part. L’urbanisme a transformé le voyage en trajet. On doit aller vite d’un point à un autre, du coup entre les deux, ça désertifie ; on passe trop vite pour rencontrer ou voir quoique ce soit. Tout le monde court le risque d’être celui qui ralentit. Chaque coin du monde doit faire la pute pour que les clients s’arrêtent un peu, ou pour devenir une destination.
Hélas, j’ai lu ou compris ça trop tard. Ou je m’en suis rappelé trop tard.
- Bon je fais pas le malin, moi aussi j’ai été vite, je ne me sentais en vacances qu’à l’arrivée. J’ai versé ma part de CO2, je n’ai de leçon à donner à personne.
Je ne suis pas fier de moi, et j’ai de l’admiration pour celles et ceux qui ont résisté au marketing. J’en connais. Je sais bien que c’est un peu facile de se la jouer quand on n’est plus pressé d’arriver à la destination finale pour cause de retraite.
- Je fais confiance à la jeunesse, ils vont trouver les solutions. Je suis optimiste.
Je n’aime pas quand Bob joue les têtes à claque. Son optimiste de façade c’est une façon de se débarrasser des problèmes écologiques et de retourner à ses petits loisirs ; c’est juste du nombrilisme. On a perdu Bob en cours de route. Même si la fin du voyage approche, il mérite mieux que ça.
- les aléas c’est quand on sort des entonnoirs pour rencontrer des gens vraiment, des gens qui ne nous regardent pas comme un porte-monnaie. Quand il y a un rapport marchant, ce n’est pas une rencontre, c’est un rdv professionnel.
- Le problème c’est qu’on est passé d’un monde passoire où la vie pouvait passer à travers, ça c’est après 68, à un monde entonnoir où la vie est guidée, concentrée et accélérée pour faire tourner au bout un moulin à fric. Faut que ça produise du fric quelque part. Plus le temps pour penser sa condition de gouttes d’eau.
- …?
- C’est pas con ton truc. J’y avais pas pensé… On ne rencontre plus beaucoup de gens aujourd’hui… la conversation se perd.
Sacré Bob, un pastis et tout revient. Ma journée est sauvée, j’ai retrouvé mon pote, la suite c’est du rab, j’en profite.
- Tiens y’a un mec qui a écrit un livre sur ça : La fin de la conversation. Tiens un autre L’otium. Tu sais ce que c’est ? L’otium c’est faire les choses sans intérêt particulier, juste pour le plaisir et la joie qu’offre l’instant, comme parler de tout et de rien, dessiner, les anglais disent : just for the hell of it ; et le negotium, qui donnera le mot négoce, c’est quand on fait les choses par pur intérêt notamment financier. Je t’avais passé le livre je crois.
- Je ne lis pas tes trucs d’intellos bobos
- Tu sais, j’ai un voisin que j’entends, que je vois passer, mais on ne s’est pas parlé depuis un an. On n’est jamais dehors disponible en même temps. J’ai fini par l’appeler pour qu’il passe prendre une bière, simplement pour se parler.
- On est rentré dans un rapport de prestataires de service à clients. Je le vois avec des artisans qui me demandent de les noter. Moi je refuse. Je ne note pas un être humain. Et je ne fais pas le boulot de son patron ou son cadre. Ça les surprend quand je leur dis ça tellement c’est rentré dans les moeurs.
- Oui, tu as vu qu’aujourd’hui dans les émissions télé, les gens ont plaisir à se noter les uns les autres. C’est pas un détail, c’est un véritable symptôme qui signe que les marchands sont dans le temple. On est passé de : aimez-vous les uns les autres, à : notez-vous les uns les autres. Mais on est toujours dans la religion.
- Ils ont gagné la bataille idéologique. Pour l’instant en tout cas. Je pense que le réveil va être douloureux.
- On rentre dans le crédit social chinois mais par une autre porte, mais c’est quand même ça : une société de contrôle sous couvert de sécurité.
Faut que je vérifie la marque du pastis quand même. Y’a longtemps que je n’ai pas vu Bob dans cet état. Dommage que je conduise, j’en aurais bien pris un.
- Tu sais quoi, aujourd’hui je fais exprès de m’arrêter sur les trajets. Je descends de la voiture et je fais un petit croquis de l’endroit où je suis. Surtout s’il y a quelqu’un. Des fois des gens me parlent. C’est comme ça que je rencontre les artistes en fait. Les gens qui viennent te parler ont toujours des histoires extraordinaires à raconter, souvent ce sont des artistes de la vie.
- Mais tu sais pas dessiner !
- Et alors, en quoi c’est un problème ? Je dis pas que je suis un peintre impressionniste, je dis que je suis… un peintre impressionné.
- Tu es surtout un filou. T’as toujours été un filou. Tu faisais déjà ça en primaire. Tu aurais du réussir dans ce monde d’escrocs.
En sortant, un voisin de table me lance : quel dommage que vous partiez, moi je suis peintre… en bâtiment ! Ses copains rient. Faudra qu’on revienne.
Dans la voiture.
- Bob, j’ai le sentiment d’avoir réussi le plus important. Je suis quelqu’un de très ambitieux, mon ambition : ne pas être un problème pour les autres, mais si possible une solution.
- T’es pas un problème Polo, t’es juste un peu casse-burettes… C’est pour ça qu’on t’aime, peut-être. C’est qu’une hypothèse de travail.
*
Un jour on revient. Les peintres ne sont pas là. Je demande à la patronne.
- Ils ont fini leurs chantiers y’a un moment. En fait ils ont été remplacés par d’autres.
Il y a des gens qui sont toujours en transit. En périphérie de la vraie vie de citoyen. Ils sont comme dans nos pattes, on ne les rencontre pas, on butte dessus. Vies invisibles, vies volées. Je ne m’y ferai pas.
Il y a d’autres clients qui sont sûrement aussi intéressants, mais la magie est passée. J’ai laissé passé l’opportunité d’une belle rencontre, de transformer notre trajet en voyage ; j’étais trop pressé de dire à Bob ce que j’avais en tête à cet instant. Ça m’a rendu aveugle et sourd. Je fais ça de plus en plus car je ne fais pas confiance à ma mémoire. Si je reporte j’oublie. Mais je fais désormais plus de voyages que de trajets. J’ai le temps. Le dernier des luxes qu’on peut se payer même avec une petite retraite dans le marais poitevin. Et ailleurs.
