Petite nouvelle, à peine romancée, à partir d’une histoire rapportée par un professeur de ladite école de musique.
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Quand un capitaine des pompiers vous dit avec un petit sourire dans la voix “entendu, à demain”, il ne faut pas raccrocher, il faut l’interroger. Je ne l’ai pas fait. J’ai eu tort.
- Bon je crois qu’on est prêt.
Je ne voyais pas ce que l’on pouvait faire de plus. On avait fait les choses comme convenu : il fallait balancer le fumigène, fermer la porte de la cave à clé, et rejoindre discrètement notre poste d’observation, derrière les écrans de surveillance.
Cette épreuve à laquelle je soumettais le personnel de ma petite école de musique, flambant neuve, allait être un summum dans ma carrière de directeur. Je n’étais pas peu fier de la cohérence de ma démarche. Je pensais être un exemple rare aux yeux du capitaine des pompiers qui avait supervisé le tout. Ça faisait 8 mois que je marchais la tête droite et un peu raide à cause du poids de mon idée géniale, et du secret total que je devais garder.
- On va vite voir s’il reste quelque chose de la formation.
J’étais sûr de mon coup. J’avais pris la peine d’organiser une formation incendie avec rappel au bout de 6 mois ; il y avait 2 mois donc. Tout était affiché correctement. Les consignes étaient claires.
- Qu’est-ce que c’est ? Yvonne, la secrétaire venait de voir la fumée monter des escaliers. Elle allait déclencher l’alarme, c’est sûr, et le personnel…
A ma grande surprise, je la vois s’immobiliser et réfléchir – elle réfléchissait beaucoup d’une manière générale – faire demi-tour tranquillement pour téléphoner à Robert, le factotum.
- Robert, tu peux venir s’il te plait, il y a de la fumée qui sort de la porte d’en bas. Le tout d’une voix calme. Et elle se rassoit. Je ne savais pas un tel attachement à sa mission première.
Ledit Robert n’avait rarement que ça fait à faire. 5 bonnes minutes pour qu’il fasse une entrée royale. Ils prennent le temps de se saluer ; comme tout allait bien pour les deux, ils descendent quelques marches. Pas de doute, il y a de la fumée.
- Zut la porte est fermée à clef. Tu as les clés ? C’est embêtant, il faudrait les clés. Autant dire qu’il avait fini son travail.
Ils remontent tous les deux, et de concert – la moindre des choses dans une école de musique – ils concluent que c’est effectivement embêtant ; et chacun retourne à ses réflexions. Ils réfléchissaient beaucoup d’une manière générale.
- Je ne comprends pas. Qu’est-ce qu’elle fait ? J’étais un tantinet scotché devant l’écran installé dans ce local spécial de l’école de musique ; dédié au repli de la mairie jouxtante en cas d’inondations. Il ne se passait rien, alors que ce devrait être le branle-bas de combat. On a la responsabilité de la santé des gamins que l’on reçoit quand même !
- On fait quoi ? Les bras m’étaient tombés.
- Il faut aller déclencher l’alarme incendie discrètement. Vous y allez ? Merci au capitaine de ne jamais cesser d’avoir des bras.
Discrètement, je sors du poste de surveillance et je me glisse jusqu’au tableau incendie. Je déclenche l’alarme. Elle est assourdissante, ce coup-ci c’est parti mon kiki.
La sirène arrache à regret Yvonne de son poste de travail. Sacré Yvonne, une bête de somme.
- Ça doit être la fumée qui sort d’en bas. Dit-elle d’une voix blanche à un parent dans le hall. Parent qui n’en est pas plus ému qu’elle. Encore un intellectuel.
Quelques secondes passent avant qu’un professeur, Simon, sans élève à ce moment, ne sorte de son bureau entre-ouvert et ne vienne jusqu’à Yvonne. Ils réfléchissent visiblement malgré la sirène.
- Normalement il faudrait évacuer, on ne sait pas si c’est une vraie ou fausse alarme. Tente Simon face aux deux autres, perplexes.
- Comment ça normalement ! Ils ne savent pas que c’est un simulacre que j’ai conçu pour valider leurs compétences suite à la formation…?! Ils doivent faire comme s’il y avait réellement le feu ! Je m’enfonce dans mon fauteuil. Le capitaine reste silencieux à côté de moi.
Je vois sortir lentement des collègues surpris, hésitants. Faut dire que les bureaux sont isolés phoniquement, la sirène est supportable quand la porte est close.
- Qu’est-ce qu’on fait ? Normalement il faut évacuer avec les élèves, dans le calme, en laissant nos affaire sur place. Ce qu’il fait avec Kevin, son petit pianiste. Gilles me surprend car je l’avais trouvé pianissimo lors de la formation.
Du coup, il entraine les autres profs. Ils rejoignent tranquillement le point de regroupement. Au deuxième étage le serre-fil, Jean, est le dernier à sortir de son bureau. Le serre-fil c’est celle ou celui du bout du couloir qui est chargé de vérifier qu’il n’y a personne derrière. Il avait passé la tête mais ne voyant personne dans le couloir, il avait repris son cours avant de se ressaisir. Gagné peut-être par la perspective de s’en griller une au point de regroupement.
Le plus dur à observer, c’est le troisième étage. Le plus dangereux donc. Je vois Patrick, le serre-fil, taper aux portes pour dire à ses collègues que “normalement” il faut quitter les bureaux et se rendre au point de regroupement. Ça se fait moderato. Pablo son voisin d’en face résiste.
- Oui je vais y aller, j’ai presque fini le cours, j’en ai pour 5 mn. Et de reprendre le cours, laissant Patrick errant dans le couloir.
Effectivement, le cours fini, il prend la peine de ranger sa belle guitare, après avoir donné des devoirs à son élève.
Et voilà tout notre petit monde au point de regroupement. Plus de 20 mn se sont passées à partir du déclenchement de l’alarme par mes soins ; environ 40 depuis le déclenchement du fumigène. Dit autrement, c’est une catastrophe.
- Bon, on va avoir un peu de travail d’enquête pour comprendre ce qu’il s’est passé. Conclut le capitaine en décollant de son siège.
Fin de la récrée.
Livide, je sors avec mon cahier. Je confirme qu’il n’y a pas d’incendie, que c’était un simulacre pour tester leur compréhension des consignes suite à la formation. Je vois des cloches qui résonnent dans les crânes ; y’a d’l’écho.
- On va faire la liste des présents. J’interroge les profs sur la présence de leurs élèves.
- Tu dis que Lila est là mais je ne la vois pas.
- Elle est partie du coup avec ses parents qui étaient là. Dit-il entre deux bouffées. J’ai envie de lui faire bouffer sa clope.
- Et André et son élève ?
- Je l’ai vu partir ; il avait fini ses cours je crois. Dit Yvonne fière d’avoir la réponse. Une habitude, elle était fière d’elle d’une manière générale.
Ils se foutent de ma gueule tous. Ils savent pourtant que tant que l’autorisation n’est pas donnée, tout le monde doit rester à cet emplacement. Je n’ose pas leur passer un savon devant les élèves et les parents. Ils voient bien à mon masque que quelque chose ne va pas. Je crois qu’ils s’en tapent comme de leur première symphonie.
J’avoue que j’ai eu du mal à faire le debrief prof par prof. Oui tout le monde a bien entendu la sirène, comment ne pas l’entendre, elle perce les tympans mais dans des bureaux isolés c’est supportable. Oui ils savaient ce qu’il fallait faire. Mais comme personne ne s’affolait, comme tout le monde hésitait, alors ils ont hésité. Oui, ils savaient qu’il fallait sortir vite et calmement à la fois en laissant les affaires dans le bureau. Oui ils conviennent que faisant comme ils ont fait, ils mettaient en danger les élèves dont ils avaient la responsabilité.
- Oui mais, un incendie, ça n’arrive jamais en fait ; alors que les fausses alarmes ça arrive toujours. Yvonne réfléchissait donc. J’étais battu.
- Et puis on ne voit pas bien ce qui pourrait brûler dans un tel bâtiment, alors il est logique qu’on doute. Et puis plus le temps passe sans qu’il ne se passe rien, et plus on pense qu’il n’y a pas de danger.
J’avoue que le statut d’Yvonne a changé dans mon esprit. Je n’ai plus regardé ses fesses de la même manière.
Y’a un truc que je n’avais pas intégré en amont : demander à chacun comment il traitait l’information, c’est-à-dire qu’est-ce qui la rendait crédible. Et visiblement, une sirène qui vous brise les oreilles, ça ne déplace que ceux qui sont trop proches.
1ère solution donc : construire des bâtiments en paille pour que les gens aient la trouille, même si dans la réalité ce n’est pas plus dangereux. Trop innovant. Deuxième solution : mettre des sirènes partout pour rendre l’évacuation urgente. L’inconfort comme motivation plutôt que le respect des consignes. C’est la logique actuelle qui fait d’ailleurs que des gens perdent l’audition s’ils restent bloqués. On aurait l’air de quoi si on faisait ça en école de musique ?
- Y’a un truc que je n’ai pas compris Pablo, tu as très bien entendu, tu connais les consignes et tu avais un gamin avec toi ; Patrick est venu dans ton bureau, et pourtant tu as fini ton cours. J’ai besoin que tu réfléchisses à la façon dont tu as traité la situation.
Je parlais sans tabou à notre doyen qui était aussi un ami de longue date, et d’une logique implacable en toute circonstance, bien qu’un tantinet nombriliste. J’étais sûr qu’il y réfléchirait et que la sincérité de sa réponse m’éclairerait.
- J’ai réfléchi à ta question. En fait je crois que j’étais centré sur mon propre projet, ma séquence, mon programme en quelque sorte : donner un cours et le finir. J’étais pris dans un engagement, mes habitudes ; du coup j’ai relativisé la sirène car ça dérangeait le chemin tracé. Bien sûr, si j’avais entendu des cris, senti la panique dans le couloir, des gens affolés crier “au feu”, sûrement que j’en aurai tenu compte et que je serais sorti fissa.
Et oui, il est difficile de faire bifurquer un train lancé vivace (prononcer vivatché). Surtout s’il n’y a pas une voix pour briser le sort que l’engagement jette sur notre volonté.
- s’il y avait eu un message sonore, surtout si c’était toi le directeur, pour dire que ce n’était pas un exercice, mais qu’il y avait urgence à évacuer… dans le calme, alors j’aurais suivi ta voix j’en suis sûr. Mais je n’ai pas suivi la sirène ; j’en ai tellement entendu ! Il était tout surpris lui-même de l’évidence de sa conclusion.
Et oui, pourquoi personne ne faisait ça ? Je veux dire pourquoi n’avait-on jamais enregistré un message sonore, ou demandé à quelqu’un chargé de l’autorité de faire ça ? Fallait que je pose la question au capitaine. Sa réponse est limpide.
- En fait ça se fait dans certaines circonstances, par exemple à l’armée où l’échec n’est pas une option, ce serait un paradoxe avec la mission ; mais on est timide dans les entreprises, car peut-être qu’on n’y croit pas vraiment, et que les gens ne sont pas sélectionnés sur leur capacité à respecter les consignes, leur capacité à prendre plaisir au respect des consignes ; la compétence minimale pour garantir la survie d’un groupe armé c’est l’obéissance aux ordres. L’obéissance aux consignes n’est pas considéré comme un geste professionnel pour vos profs de musique. Dans des entreprises avec des dangers importants il y a une analyse du temps réalisé, et il s’agit de s’améliorer à chaque fois.
- Donc les enfants sont en danger si on ne traite pas le respect des consignes comme un geste professionnel, et donc le non-respect comme une faute professionnelle ; voire comme une épreuve sur nous-même.
Je restais songeur devant la conclusion. Comment faire rentrer ça dans les têtes ? Je n’allais pas mettre un blâme à tout le monde. Et puis c’est vrai qu’il n’y avait pas de collectif solidaire, tout le monde vient faire ses quelques heures, certains profs ne se croiseront que pour les auditions. Il me restait à réfléchir à cette histoire de parole directe. Si j’avais déclaré l’urgence à haute voix, parce que figure d’autorité, alors ils en auraient tenu compte ; si les serre-files avait tenu les consignes pour un geste professionnel, alors les choses se seraient passées autrement ; si j’avais dit qu’on chronomètrerait à chaque exercice. Et bien sûr, il y a ce sentiment que le pire ne peut pas arriver ; les exemples ne servent pas.
Je n’oublie pas cette leçon quand je pense à la situation écologique, à son urgence, à l’apparente apathie généralisée voire la négation des faits, qui finalement pourrait être aussi un certain nombrilisme, du genre : commencez sans moi, j’arrive !
- Pourquoi ne déclarez-vous pas l’urgence écologique ? Fort de cette expérience, j’interpelle un maire à qui je raconte cette histoire.
- Parce que je ne veux pas paniquer les gens plus qu’ils ne le sont. Il y a déjà beaucoup d’éco-anxiété. Lui-même éco-anxieux, comme beaucoup dans sa famille, il précise :
- Ma fonction c’est plutôt celle de rassurer les gens et de chercher des solutions, d’élaborer des plans avec l’aide des techniciens.
Exactement l’inverse de ce que je pense et que je viens de vivre : pour que des gens qui sont loin les uns des autres et du danger se bougent, il faut que la bonne personne, celle qui fait figure d’autorité, nomme les choses pour ce qu’elles sont ; que cette figure d’autorité déclenche la sirène en disant que ce n’est pas un exercice quant elle perçoit la fumée ; qu’elle en appelle à l’intelligence collective – les administrés ne sont pas des enfants dont ils ont la garde – quand il faut traiter des problèmes collectifs.
J’en parle à Pablo. Il me lâche en montant dans son SUV flambant neuf :
- Jack, tu es culpabilisant.
Quand on me reproche la forme, c’est du fond que l’on me parle. Vais-je oser leur mettre un blâme à tous ces gens dont la mission première est d’assurer la sécurité des enfants qu’on leur confie ? Et si je ne le fais, n’est-ce pas moi qui serait à blâmer ?