Extraits du livre PROPRIÉTÉ, Le sujet et sa chose,  de Christophe Clerc et Gérard Mordillat. Seuil 2023

p 68 Conflit originel. 

Le premier grand conflit sur la propriété a eu lieu en 494 avant J-C. Pour le décrire l’historien romain Tite-Live, met en scène un vieillard réduit à la misère, couvert de glorieuse cicatrices que le peuple reconnaît comme un ancien centurion valeureux. “Ruiné par les dévastations de l’ennemi, il s’était vu contraint d’emprunter ; ses dettes grossies par les intérêts, l’avaient dépouillé d’abord du champ qu’il tenait de son père et de son aïeul, puis de tout ce qu’il possédait encore : bientôt, s’étendant comme un mal rongeur, elles avaient atteint sa personne elle-même. Saisi par son créancier, il avait trouvé en lui, non un maître, mais un geôlier et un bourreau”. Le peuple ému, s’agite et demande la suppression de l’esclavage pour dettes.

Le Sénat, composé de la noblesse patricienne, s’y oppose. La tension monte, mais une guerre s’annonce, l’ennemi Volsque arrive et il faut enrôler les citoyens pour former les légions. Le peuple outragé refuse la mobilisation : “les citoyens s’exhortaient les uns les autres à ne point se faire inscrire : il valait mieux périr tous ensemble que périr seul. C’était au patriciens de se charger du service militaire, c’était aux patriciens de prendre les armes ; les dangers de la guerre seraient alors pour ceux qui en recueillaient tout le fruit.” Le Sénat tente des manœuvres dilatoires avant de finalement faire une promesse d’abolition. Les citoyens qui pensent avoir obtenu satisfaction, s’enrôlent. La guerre est gagnée, mais, la paix revenue, l’engagement est trahi par le consul Appius Claudius. Le peuple est furieux, il résiste aux réductions en esclavage des siens : “On recourait à la violence. La terreur et le danger de perdre la liberté passait des débiteurs aux créanciers, quand ceux-ci virent que sous les yeux même du consul, la multitude osait les maltraiter, un après l’autre.” Mais la menace de guerre revient, les Sabins se faisaient menaçants, et le cycle recommence : demande d’enrôlement, refus populaire, promesse d’abolition, enrôlement, victoire, et nouvelle trahison de la promesse sous la pression des créanciers. C’est alors que le peuple pose un acte fondateur. Se constitue en plèbe, il entame une grève de masse. Il se retire à proximité, dans un fort situé sur le mon sacré, et attend.

Plutôt que de céder sur la propriété des esclaves pour dettes, le sénat préfère concéder une réforme institutionnelle de grande ampleur : il accepte la création de tribuns de la plèbe. Dotés d’un pouvoir général de véto sur toute décision, ils sont protégés par une inviolabilité personnelle. Les derniers deviennent presque les premiers. La leçon est claire : pour le Sénat patricien, tout vaut mieux que de céder sur la propriété. 

Le conflit sur la propriété de la terre fait l’objet de la même intransigeance. Bien que les soldats soient le peuple en armes, les patriciens imposent que les terres conquises soient versées dans le domaine public, dont ils s’arrogent en sous-main le contrôle et la propriété. Privé du fruit de ses victoires, exaspéré par cette appropriation illégale, pour « chasser les patriciens des héritages publics, injustement usurpés », le peuple va réclamer le vote d’une loi agraire à neuf reprises, entre 486 et 468 avant J-C. Pour faire céder les patriciens, tout va être tenter : refuser de nouveau l’enrôlement quand les ennemis envahissent le pays, faire exprès de perdre la guerre quand celle-ci est menée par un consul patricien résolument hostile à la loi agraire (Appius Claudius), et déclencher un procès contre ce consul après sa sortie de charge.

La résistance des patriciens est à l’avenant. Ils n’ont guère le choix, leurs demeures pourraient être menacées : comme le rappelle Tite-Live, la totalité de la ville de Rome ayant été à l’origine prise à l’ennemi, les villas des patriciens qui s’y trouvent relèvent du droit de conquête et pourraient donc être déclarées biens de l’État. Ils font donc condamner à mort et exécuter un consul patricien,  Vecellinius, qui était favorable aux intérêts plébéiens, sous l’accusation d’avoir voulu devenir roi en cherchant les faveurs du peuple. Ils font assassiner le tribun Cnaus  Genucius, qui poursuivait en justice des consuls hostiles à la dernière proposition de loi agraire. S’ils doivent céder à nouveau sur le pouvoir des tribuns, dont l’indépendance est menacée par un nouveau mode d’élection, ils tiennent bon sur la réforme agraire.

Enfin, à partir de 467 avant J–C, ils se concentrent sur une nouvelle stratégie : continuer à refuser la réformes pour tous, mais insister sur l’attribution d’un nombre limité de lots gratuits de terre dans les colonies nouvellement fondées. Comme l’écrit Tite-Live, ” Antium, ville voisine, favorablement située sur le bord de la mer, pouvait recevoir une colonie” : il était donc facile de donner des terres au peuple, sans exciter les cris des propriétaires, sans troubler la paix de Rome. On rejoint ainsi la légende de la fondation de Rome, qui aurait donné lieu à l’attribution gratuite à chaque colon de deux jugères de terre (environ 0,5 ha). Mais Rome n’est plus dans le temps des mythes : elle a inventé, sans le savoir, la lutte des classes.

 

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