On reproche fréquemment aux femmes de manquer d’autorité.

C’est un reproche que curieusement beaucoup de femmes reprennent à leur compte. On leur reproche facilement de manquer d’autorité, au sens de fermeté, au contraire des pères. On leur reproche de ne pas être des super Nanni ou des Mme Thatcher. Mais faut-il se transformer en adjudant-instructeur quand ce n’est pas son style ? C’est tout-à-fait impossible et  perdu d’avance. C’est surtout une fausse piste car le présupposé serait que l’autorité est une capacité de soumettre, rapidement, voire de faire peur. Quel intérêt et quel avenir pour cette forme d’autorité qui va tutoyer l’autoritarisme ?

Alors elles en manquent ou pas ?

Je vous propose de reprendre les choses sous un autre angle. D’abord accepter que pour l’enfant, la mère n’est pas le père. Ce n’est pas si ridicule que de dire ça, même si le débat fait rage en ce moment sur les distinctions sexuelles. Ça veut dire que ce qu’il accepte du père, il le refusera de la mère. Non pas à cause d’un manque (c’est une autre histoire un peu complexe), mais parce qu’il veut la garder dans une fonction différente. L’enfant peut ne pas vouloir que sa mère grandisse en même temps que lui, il veut qu’elle reste la petite maman nourricière de son premier âge, et non pas qu’elle devienne, par ailleurs, une maman frustrante.

La mère est le premier environnement de l’enfant

Oui, comme elle a été le premier environnement – en fait le deuxième terrain de jeu après son propre corps – c’est auprès d’elle qu’il va faire toutes ses premières expérimentations. Quand il veut expérimenter le non, c’est évidemment l’interlocutrice privilégiée. Ce n’est pas du manque de respect, c’est la liberté d’expérimenter l’opposition, de se distinguer d’elle. Travail difficile pour la mère qui est systématiquement en première ligne et pour longtemps, pour ne pas dire le premier jouet. Elle est dédiée à ce type de relation pour l’enfant. Ce que n’est pas le père.

Quel travail pour les mères alors ?

Ceci oblige les mères à faire preuve de patience, d’attention, d’indulgence, de capacité de négociation pour que l’enfant accepte des contraintes plutôt qu’il ne s’y soumette. Cette autre forme d’autorité est civilisatrice, c’est l’intégration de ce respect de l’autre, de son quant-à-soi, qui va permettre à l’enfant devenu grand de penser une relation à l’autorité qui n’est pas dans la soumission et la violence. Excusez du peu. En effet, s’il faut soumettre les enfants par la violence, alors ils ne seront jamais capables de se contenir sans une contrainte extérieure, et seront tentés de reproduire ce mode de relation. Nous manquerons toujours de policiers.

Les pères sont capables de faire ça aussi

Les pères ont un rôle important à jouer en ne dénigrant pas cette forme d’autorité des mères « moi j’y arrive ». Les pères peuvent au contraire soutenir cette forme et s’en inspirer car maternel ne veut pas dire exclusif mère. Parenthèse : il y aura un parallèle à faire avec la forme d’autorité démocratique qui est perçue comme féminine par les adolescents, donc faible voire homosexuelle.

Quand les mères sont seules ? Comment faire pour incarner l’autorité du père et celle de la mère en même temps ? 

Rien car c’est impossible, en tout cas du point de vue de l’enfant d’une manière générale. Aussi, reprocher à cette femme seule de ne pas incarner la totalité du spectre de l’autorité auprès de l’enfant, est violent et injuste. L’enfant devra trouver dans l’environnement des modèles identificatoires masculins et paternels, et la mère devra accepter les limites de son être et de son style. Nous devons changer ce discours culpabilisant sur le manque d’autorité des mères ; si l’on s’est compris il faudrait parler plutôt d’une difficulté pour les enfants d’accepter cette forme d’autorité par manque de maturité.

Nota, c’est la même logique avec les délinquants quand ils refusent toutes les conventions. Ce n’est pas l’autorité démocratique qui s’interdit la violence qui est faible, c’est eux qui sont incapables d’intégrer ce mode d’autorité. Même chose en entreprise quand une équipe, ou des hommes, refusent de travailler sous l’autorité d’une (faible) femme ou d’une personne « sans poigne » ; ce n’est pas  un manque d’autorité, ce sont ces hommes qui sont incapables d’intégrer ce mode de relation. Ça ne veut pas dire qu’il faille renoncer, seulement qu’ils ont des progrès à faire.

Mais ça existe des gens, mères ou pères d’ailleurs, dont on sent que le manque d’autorité est bien à eux ? Comme s’ils manquaient de consistance

Oui c’est vrai, et dans ce cas là on peut penser que les enfants ont perçu un trouble, et s’évertuent à mettre le parent au travail sur sa propre histoire, sur sa propre relation souffrante à la relation parent/enfant. Mais ce sont des cas particuliers pour lesquels on ne peut pas faire de généralités comme je viens de le faire, mais seulement conseiller aux enfants d’amener leurs parents chez le psy (vous avez bien lu).

L’actualité oblige… à reparler du passé

Et à faire les liens nécessaires entre les questions du consentement à des relations sexuelles ou d’ordre sexuel, et la laïcité ; c’est-à-dire le rôle de l’Etat, la justice, les parents. 

Rappelez-vous
Il y a 3 ans, il y avait des débats sur le consentement à cause de l’éducation sexuelle à l’école, voire en maternelle. A l’époque des parents musulmans puis catholiques avaient protesté, et leur réaction avaient été déplorés sur les ondes pour conservatisme religieux. Avaient-ils tort pour autant de revendiquer leur responsabilité familiale sur ce domaine ? Le pédopsychiatre Maurice Berger, de St Etienne, avait dénoncé dans une tribune sur Causeur (erreur fatale), et sur son site (https://www.mauriceberger.net/education-sexuelle-a-lecole-marlene-schiappa-fait-comme-si/), l’infraction psychique traumatisante que pouvait causer une information trop précoce et à ce point précise, avant même toute interrogation des enfants. Il dénonçait la déclinaison en France d’une conception nouvelle de la sexualité qui déboulait de textes européens « standards européens d’éducation à la sexualité ». L’éducation à la sexualité n’étant pas l’éducation sexuelle si les mots ont un sens.


De quoi était-il question ?

Tout simplement d’enseigner aux enfants la possession de soi – formidable –   dans l’ouverture aux plaisirs de son choix, dans les configurations de son choix, au-delà de la sexualité de reproduction de papa. Marlène Schiappa, qui heureusement à d’autres qualités,  se défendait des accusations en affirmant que le coeur de cet enseignement était le respect de sa propre personne, via le non-consentement : quand c’est non c’est non ! Le slogan imparable.

Formidable non ?

Non, parce que personne ne posait les questions qui fâchent, 1 celle qui aurait permis de parler de la perversion sexuelle : et quand c’est oui alors ? Parce qu’elle aurait dû répondre du coup : et bien effectivement, quand c’est oui, c’est oui ! Et il n’était pas question de limite d’âge, de différence d’âge, de configuration, et 2 celle de la responsabilité des parents. Il était question d’enseigner précocement aux enfants qu’ils étaient libres de leur jouissance sexuelle et de leur choix et pratiques, à condition de consentement ! La fête du slip chez les pervers !

6 mois plus tard, l’affaire Matzneff / Springora

Patatrac. Pourtant elle était grande la petite Springora, quand elle menaçait ses parents de fuguer s’ils ne recevaient son séducteur, vieux, à leur table ; elle avait 14 ans. Et bien les médias ont réussi ce tour de force de parler longuement de cette affaire, sans jamais évoquer les débats sur l’éducation sexuelle qui ne dataient pas de 6 mois. Mme Schiappa s’est faite petite, et les journalistes aussi, ce qui est une faute professionnelle ; ils avaient été pris dans une idéologie perverse qui ne disait pas son nom, et ils ne tenaient pas à faire amende honorable. C’est dommage car l’on aurait pu décoder la façon de procéder des pervers, ses manoeuvres, pour obtenir le consentement du quidam.

Maintenant le débat sur l’inceste, après celui de la maturité sexuelle

De nouveau, actualité sur le consentement via les violences incestueuses via les affaires Duhamel, Berry et d’autres. Pas de chance pour les déconstructeurs de la sexualité patriarcale. Là encore, taire les débats d’il y a 3 ans. Là encore c’est dommageable, car le débat sur la perversion est évitée. Tout le monde y va de la limite au consentement comme si c’était une évidence de toujours. Là encore Mme Schiappa fait profil bas, là encore les journalistes ont la mémoire courte.

Tu voulais donner un exemple précis

Lors d’une cérémonie des Césars, c’était juste après l’affaire Springora, une jeune actrice révèle, au pupitre et non pas dans un interstice, qu’elle se sent bien sur scène car dans son cours de théâtre il ne faisait pas bon être dans les gradins à côté du professeur ; elle nous prend à témoin en direct et dénonce un prédateur sexuel ; elle ne peut pas faire plus. Tout le monde dans la salle connait cet homme, toute la presse spécialisée et féministe connait cet homme, en toute logique le lendemain aurait du paraitre des articles et un procureur aurait du se saisir de cette information car vu son âge, les faits ne sont pas prescrits ; et bien non, il ne s’est rien passé, la grande famille du cinéma s’est tue, comme la plupart des familles donc. Les journalistes n’ont pas fait leur métier (en revanche jouer les procureurs avec les Gilets Jaunes tombait sous le sens). C’est le même mécanisme familial à une autre échelle. Tout le monde a su, nous  compris, mais personne n’a parlé. Alors, vous pouvez changer la loi, la dénonciation est toujours sélective ; c’est seulement quand un coupable est accessible et que c’est sans danger, c’est-à-dire qu’il capte toute la lumière, donc on peut se refaire une virginité à bon compte la main sur le coeur. La cible est identifiée par des critères que je ne saurais définir.

Quel rapport avec la laïcité ?

Dans une République laïque, l’Etat est neutre, il n’a pas à se mêler du débat sur les croyances, il ne devrait donc pas prendre partie sur les convictions sexuelles, les modèles sexuels, la culture sexuelle ; c’est de l’ordre de la croyance, de la culture. Sa fonction, au titre de la Fraternité, est de neutraliser les pouvoirs d’emprise notamment sur les enfants, et donc les protéger (ça passe par l’instruction pour qu’ils ne soient pas eux-mêmes un danger pour les autres) mais pas de les éduquer sexuellement. C’est aux parents d’enseigner leurs valeurs dans ce domaine, dans la mesure où cette culture n’est pas discriminante, ce qui n’est pas un détail.

Plus précisément

Qu’une famille soit pudique ou pas, ce n’est ni bien ni mal, c’est un choix dont l’Etat n’a pas à se mêler ; c’est un débat de société qui concerne la société, on peut même s’affronter (verbalement), mais la justice n’a pas à nous dire qui doit changer, elle doit simplement veiller à ce que personne n’impose sa loi dans l’espace public.

On peut être homophile, transphile, phile de tout, l’Etat n’a pas à en faire ni la promotion ni une obligation morale, ça ne le concerne pas : une famille conservatrice a le droit fondamental de désapprouver ces identités et de le dire ; il doit seulement veiller à ce qu’aucune violence ne soit exercée à l’encontre des pratiques et des identités, car elle est injustifiable ; et donc enseigner aux enfants que ces pratiques existent – connaissance du réel – et que les personnes sont à respecter. 

L’Etat outrepasserait ses droits au mépris de ceux des familles ?

Oui, l’éducation à l’école doit nous enseigner que s’il y a des cultures sexuelles différentes, il n’y a pas de norme autre que culturelle ; en revanche il y a une loi  qui interdit d’agresser l’autre, ou d’obtenir indûment son consentement ; il faut tenir bon sur ce registre. Or l’Etat ne remplit pas sa mission ici, car il se couche devant ceux qui disent le contraire au nom de leur sacré ; en revanche, il veut enseigner aux enfants un nouveau catéchisme, une morale  et des normes sexuelles en toute bonne conscience, sous couvert de santé ! Et gare à qui ramène sa morale, sa culture, dans ce domaine seulement. Bien sûr, il y a des familles qui dysfonctionnent, et on n’imagine pas laisser faire au nom d’un droit quelconque ; la définition du dysfonctionnement qui est du ressort de l’Etat, à cause de la Fraternité, au nom des droits de l’individu.

Son rôle est donc de fixer des limites au consentement
La loi ne dit que la loi, pas ce qui est juste. Mais il y a un hic, et le ministre s’y colle : la différence d’âge entre les deux amants. Ça va être un sacré boulot de la définir par la loi, surtout quand on a le couple présidentiel que l’on a. J’ai bataillé sur cette question avec les équipes d’éducateurs auprès des jeunes placés en foyer, qui sont des proies faciles pour les pervers. La réalité psychique est que vous pouvez avoir des ados de 20 ans, qui ne sont pas plus matures que leur copain/copine de 14 ans. Et des ados de 18 ans qui ont une maturité telle qu’on peut voir qu’ils sont dans un rapport de prédation. Il n’y a que des cas particuliers,  quand la loi dit le général. La seule façon de tenir compte de la réalité, d’être au plus juste, aurait été d’augmenter l’âge de la majorité sexuelle pour donner la possibilité aux parents d’évaluer la situation, et de la porter en justice le cas échéant. Au contraire, en fixant à 15 ans la majorité sexuelle, l’évidence donc, on offre notre jeunesse aux pervers ! Il a été question de 13 ans même. Mais voilà que les affaires d’inceste contrarient encore le processus de responsabilité individuelle précoce. Soyez sans crainte, les pervers sont plus patients que nous, ils trouveront la parade.

On ne lutte pas contre la perversion par la loi ?

Il ne faut pas confondre le violeur d’une part, un mutique dont le projet est l’effraction physique et psychique, et dont le lien par la parole est la hantise, et d’autre part le pervers, cet équilibriste « polyglotte », dont la jouissance consiste à obtenir le consentement, en utilisant la curiosité sexuelle, naturelle, de l’enfant. Le pervers est toujours pervers, il est toujours en manoeuvre et il jouit de la loi car c’est elle qu’il veut effracter. En mettant des limites, comme veut le faire le garde des sceaux, on peut penser qu’il est battu, mais c’est une illusion, il redoublera de jouissance quand, à force de patience, il obtiendra que la victime consente, et ne dénonce pas. La seule issue me semble-t-il était de rendre aux parents la responsabilité ; mais, prétendument laïque, la République dans ce domaine passe son temps à ôter toute responsabilité aux parents ; déjà avec les pilules contraceptives qui peuvent être prescrites sans autorisation des parents, l’avortement itou, il faut simplement la présence d’une personne majeure. C’est-à-dire que sous couvert de libérer l’ado de toute emprise parentale (associée au patriarcat), ce qui est un projet magnifique auquel je souscris seulement quand elle est pathologique, on l’offre à l’emprise du pervers. Nous donnons donc notre consentement, et c’est ce qui signe la victoire de la perversion sexuelle. Voir les grandes figures politiques qui reconnaissent avoir été consentants (pas dit comme ça) en signant une pétition, post-soixante huitarde, en faveur de la libération de la sexualité des mineurs ; des gens qui nous regardaient de haut et qui savaient pour nous. 

Parenthèse. Curieusement – ou non – dans le domaine de l’ordre public, les parents  sont accusés de ne pas assumer leur responsabilité vis-à-vis de leurs ados. L’appel à la responsabilité parentale est à géométrie variable, en fonction de l’intérêt des élites ; 

regardons les mesures sanitaires, les impossibles référendums.

Mais tenir les parents informés de la sexualité de leurs enfants, c’est un retour en arrière, c’est du patriarcat !

Non, ce devrait être leurs droits dans un pays laïque qui respecte les droits des parents, mais aussi celui des enfants d’être protégés, en premier lieu des prédateurs. Débattre du contrôle des corps, et notamment celui des femmes,  est un débat important, voire urgent, mais il faut le placer au bon endroit, et dans le respect du rôle de chacun. Libérer la sexualité des enfants était devenue une priorité, avant celle des femmes ; là il s’agit de respecter les cultures plutôt que les personnes. Ça devrait nous alerter, non ?

Pourquoi est-ce si difficile de parler de la perversion ?

Il faut distinguer la perversion en général, de la perversion sexuelle qui en est une des déclinaisons. Il est difficile d’aborder cette question car, si on dépliait les stratégies de la perversion, on risquerait de porter un tout autre regard sur notre organisation politique et économique. Je reviendrai sur la dimension perverse de notre société, et sur la différence entre la perversion et la subversion. La laïcité est un anti-cléricalisme, et devrait être aussi, à cause de la Fraternité, une anti-perversion du lien, aux enfants particulièrement. Or nous sommes spoliés de notre pouvoir de décision sur notre vie, et de notre responsabilité sur l’environnement et le futur de nos enfants, et tout ça… avec notre consentement, passif ou actif. Parler du consentement, et des stratégies pour l’obtenir, est risqué pour tout pouvoir.

Aux USA, Q Anon dénonce un complot mondial d’une élite pédophile

C’est évidemment une ânerie alimentée par un certain nombre de scandales qui, il faut le dire clairement, n’ont rien d’imaginaires. En fait, ces complotistes n’ont pas compris que les pervers n’ont pas besoin de se voir, de se parler, pour savoir si une loi, sur l’éducation sexuelle par exemple, est bonne pour eux ou pas. Ils le savent d’instinct, ils oeuvrent dans le même sens sans avoir à se rencontrer. Parmi les gens qui ont défendu le programme d’éducation sexuelle, il y avait j’en suis sûr nombre de personnes sincères voire admirables de respect des enfants ; mais il n’y avait aucun psychologue psychanalyste ou pédopsychiatre – aucun journaliste n’a interrogé la ministre sur cette bizarrerie – en revanche il y avait des ONG et des représentants de divers associations dont on se demande ce qu’elles présentaient comme compétences, autres que leurs revendications. Curieux non ?

S’il n’y a pas eu de complot pédophile, en revanche, dans les bases théoriques et les études cliniques sur lesquelles s’appuient les âmes charitables, il y a d’authentiques pervers sexuels que l’on peut identifier.

Un mot sur la pédophilie féminine ?

Il faudra y revenir plus spécifiquement. Elle existe mais elle est, soit niée, soit magnifiée. Je vous renvoie à la pièce de théâtre Les monologues du vagin, célébrissime, où une saynète fait l’apologie de la pédophilie féminine qui… séduit le public. Toujours le consentement. Suite à l’affaire Springora, plusieurs hommes, y compris connus, ont fait part de leurs expériences de jeunes ados, voire d’enfants, séduits par des femmes ; elles n’ont pas fait le buzz médiatique.

Les religions monothéistes ont réussi à saturer le débat sur la laïcité parce qu’elles la combattent, parfois les armes à la main quand c’est au nom de la miséricorde. Pourtant l’obsession de la laïcité n’est pas là, contrairement à ce que disent certains de ses ennemis, elle n’est pas dans la liberté de culte ou de croyance qui ne sont qu’une des déclinaisons de principes vrais aussi dans des sociétés non laïques. Dire la laïcité c’est la liberté de croire ou ne pas croire est trop imprécis. Il serait plus juste de dire : la laïcité c’est la séparation entre ce qui est de l’ordre de la croyance et ce qui est de l’ordre du réel qu’il faut admettre pour faire société. Il serait plus juste de dire : la laïcité c’est un anti-cléricalisme ; ce que n’est pas la société libérale anglo-saxonne par exemple qui trouve des relais pour nous combattre de l’intérieur. Mais vous noterez que l’anti-cléricalisme est un mot tabou.

L’obsession des Lumières c’est la vie tranquille, le droit de rester en vie et de disposer de soi et de son esprit, son intelligence, même si.. Ceci les a conduit à définir un nouveau statut de l’individu dont ils n’ont sûrement pas mesuré complètement la portée : « Les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Ceci amène logiquement à définir une République laïque démocratique et sociale (sociale ne voulant pas dire socialiste). Il faut prendre le temps de penser les conséquences de ces deux phrases, dans toutes les directions, y compris économiques et sociales.

Dire que l’enfant qui vient de naitre, et qu’un parent tient dans ses bras, est libre égal et doit le demeurer, est une drôle d’affirmation quand on sait sa fragilité. Mais il faut penser que c’est la solution des Lumières pour desserrer les multiples emprises et systèmes d’emprise qui contraignent les hommes : le cléricalisme en premier lieu, mais pas seulement, le féodalisme aussi, l’obscurantisme les superstitions et les traditions également, la lutte à mort contre la science, le racket économique. La laïcité n’est pas seulement la solution pour que les protestants ne soient pas persécutés. Nota : toutes les religions ont surtout persécuté les athées et les scientifiques.

Dire que l’enfant qui vient de naitre est et demeure libre et l’égal de son parent signifie qu’il n’a pas de dette vis-à-vis de ses géniteurs, il n’est pas tenu d’en être le clone ; il n’a pas de dette vis-à-vis de son clan familial, il n’est pas tenu de le représenter ni d’être associé à leurs actes et leur histoire ; il n’a pas de dette vis-à-vis d’un pouvoir de type féodal, il n’est pas tenu d’en être l’esclave ; il n’a pas de dette vis-à-vis d’un dieu supposé être son créateur, il n’est pas tenu de lui sacrifier sa vie en retour. Il se possède et peut s’auto-référencer (le fantasme d’auto-engendrement guette bien sûr), ce faisant il accède à une nouvelle forme de responsabilité individuelle, il n’a pas à rendre de comptes pour son frère ou son père. Il accède au statut de Sujet (avec un S majuscule). La laïcité est un « anti-amalgamisme » au contraire des communautarismes. Elle permet des rencontres créatrices qui feront l’enfant différent de son parent.

Mon enfant n’est pas mon enfant, j’en ai la responsabilité seulement, mais il ne me doit rien, c’est moi qui lui doit tout car il est incapable d’autonomie, il est le plus faible. Je ne peux pas le garder sous mon emprise alors même qu’il est dans ma main. Il y a un renversement de l’ordre symbolique. Avec la solution laïque ce n’est plus l’enfant qui doit aux parents, ce sont les parents qui doivent à leur enfant. Ils lui doivent les moyens de devenir et demeurer réellement ce qu’il est putativement à la naissance : libre et égal. La laïcité c’est a priori et in fine la liberté d’expression… de son potentiel. La laïcité c’est une circularité, une prophétie auto-réalisatrice.

Bien sûr, un enfant sans dette psychologique ça n’existe pas, je ne parle ici que de la dimension politique voire du mythe fondateur de la laïcité. Il a quand même une dette politique : on attend de lui qu’il devienne comme on le considère à la naissance : d’abord et avant toute autre identité, un concitoyen libre égal et fraternel (« Deviens ce que tu es », c’est-à-dire libre et notre égal. Les marchands ont perçu cette injonction, et l’ont transformé en « auto-engendre-toi… jusqu’au choix de ton sexe. »). C’est LE CONTRAT REPUBLICAIN tacite que l’on aurait eu intérêt à rendre explicite ; quand je vois que l’on revendique le droit d’être anti-démocratique au nom de la liberté et de l’égalité, que l’on met d’autres identités avant celle de concitoyen, qu’on se prépare à mettre fin à cette organisation au nom d’une majorité.. de minorités, j’avoue mon inquiétude.

La fidélité a changé de sens. Elle allait du bas vers le haut, du fils vers le père jusqu’au Père éternel (temporalité synchronique du sacré, pour ceux que ça intéresse) ; désormais elle va du haut vers le bas, le parent doit être fidèle à l’enfant, à la vie dont il est la manifestation, car il est l’incarnation de toute l’humanité sans discrimination, et en même temps un Sujet nouveau et unique (temporalité diachronique du profane pour ceux que ça intéresse). La laïcité ce n’est pas la sacralisation des racines bien au contraire, les hommes ne sont pas des arbres ni comme des arbres. Cette phrase « Pour savoir où l’on va il faut savoir d’où l’on vient », est une marque de résistance à l’ouverture laïque. Il serait plus laïque de dire : « Pour choisir son chemin encore faut-il qu’il y en ait plusieurs ». La laïcité c’est le mouvement vers l’autre, réel.

En inversant l’ordre symbolique – en séparant le sacré du profane au profit de ce dernier dans le champ politique – la laïcité agit une violence qu’il ne faut pas nier mais identifier correctement pour en mesurer l’aspect douloureusement libérateur, comme le cordon ombilical qu’il faut nécessairement couper (physiquement et symboliquement) pour que l’enfant vive vraiment. Je comprends ce que veut dire Caroline Fourest « la laïcité ce n’est pas un glaive mais un bouclier », mais il faut admettre que la laïcité coupe dans le Sujet pour le rendre vif. Il n’y a pas de liberté du Sujet sans coupure symbolique. La laïcité c’est une paire de ciseaux.

Mon enfant n’est pas mon enfant. Je ne peux pas posséder un être humain. Le « mon » est un déterminant de relation et non pas de possession. Certaines religions, et de croyants, ont beaucoup de mal avec la relation égalitaire, habituées qu’elles sont à la possession, à l’emprise. Important aussi en philosophie et dans la vie en générale : si je m’identifie à mes idées, je suis elles, elles sont moi (mécanisme psychique spontané), alors je ne suis pas aussi libre que je le crois, je suis possédé, je suis dans l’idéologie.

Conséquences que l’on se dépêche de ne jamais évoquer : si je dois les moyens à l’enfant d’accéder à sa liberté, celle du citoyen-philosophe, à la libre expression de son potentiel – la laïcité n’est pas un égalitarisme ni un anti-élitisme, c’est une équité –  alors je lui dois l’instruction, la connaissance du réel ; je lui dois le travail ou les sources de revenus pour ne pas être dépendant, soumis (le chômage est une atteinte à la laïcité) ; je lui dois le système politique pour qu’il exerce sa souveraineté sur les affaires du monde ; je lui dois évidemment la liberté de croire à sa manière, et de le dire, et la garantie de sa sécurité. On est loin du compte non ?

Dire, comme je l’entends, que la société occidentale n’offrirait plus de sens est un déni issu d’une appropriation du sens par le religieux : la société laïque offre la liberté individuelle et le respect de la vie d’autrui comme sens – avant un éventuel sacré religieux – , je ne connais rien de plus extraordinaire comme sens. Ça ouvre à 360° ce qui est moins confortable et plus angoissant que le chemin balisé. Cette liberté aura un revers, c’est le sentiment de solitude voire la dépression.

Il nous manque un élément essentiel pour faire tenir correctement l’ensemble : c’est la Fraternité qui de mon point de vue est la clé de voûte de la République laïque, à condition de ne pas l’entendre comme le bon sentiment chrétien : nous serions tous des frères alors soyons tolérants, indulgents voire aimants dans l’amour de dieu etc.. C’est une erreur car la Liberté de conscience c’est aussi la liberté de ne pas aimer voir haïr et le dire ; c’est en revanche l’interdiction de frapper de se venger de discriminer etc.. La Fraternité républicaine (avec un F majuscule) ce n’est pas la sécularisation de l’amour chrétien comme le pense certains : c’est la responsabilité vis-à-vis du plus faible qui est empêché d’être et de rester libre. Rien à voir avec les bons sentiments dont l’enfer est pavé. Et le plus faible est… une plus faible : c’est la fille de la famille intégriste. La responsabilité d’une société laïque est là. La trahison de son serment aussi. C’est aussi différent de la solidarité. Les parents doivent assistance à leur enfant né libre, et la société s’autorise, en notre nom à tous, à intervenir pour enlever l’enfant s’il est en danger. Mais elle doit aussi s’autoriser à intervenir pour l’instruire malgré les parents si besoin, le soigner malgré les parents parfois, elle doit intervenir pour lui assurer des études au meilleur de ses capacités, elle doit intervenir pour assurer les moyens de subsistances de tous, même contre les intérêts des plus forts. Si elle est fraternelle.

Quand on dit les choses comme ça, on voit bien que nous ne sommes pas dans une société laïque, seulement à prétention laïque, à vocation laïque. Quand on détricote la sécurité sociale au profit d’assurances privées, quand on se débarrasse des services au public, on ne peut pas se prétendre laïque. Les adversaires sont nombreux, et il faut les désigner dans tous les champs et prendre le débat partout. Par exemple, j’attends toujours que les européistes convaincus m’expliquent quel rapport ils entretiennent avec la souveraineté du peuple français. J’attends que l’on me démontre que l’on est une démocratie laïque et non pas une ploutocratie. Les résistances sont aussi à percevoir en soi, chez les laïques.

 

Si l’Etat n’est pas Fraternel/responsable dans tous les aspects de la vie de l’enfant pour le dégager des emprises et systèmes d’emprise, alors il y a des pensées des projets et des chemins qui ne sont même pas pensables, des choix qui ne se poseront jamais et la liberté d’expression un leurre. Dire que je suis libre dans une famille qui n’a pas les moyens de me payer des études, voire un livre, voire du papier brouillon et des crayons de couleur, c’est se payer de mots. Souvent ne pas croire n’est pas une option familiale : ne pas croire en dieu n’est pas une option, ne pas croire en son échec social ou familial n’est pas une option, ne pas croire à la perspective de la prison n’est pas une option.

Les familles, et sûrement les sociétés, sont capables d’organiser des dénis, des interdits de penser tels, que lorsque nous croyons penser nous ne le faisons que dans les limites imposées. Par exemple, devenir médecin cadre maire du village artiste ou jardinier mécanicien etc.. est simplement impensable selon les familles. On sait le déterminisme social. Pourtant la laïcité c’est un anti-déterminisme social. L’échec est patent mais ça ne doit pas faire argument aux communautarismes bien au contraire.

Mais la liberté ne se laisse pas définir aisément. Il y a une différence définitive entre la liberté des Lumières et celle des libéraux. Il y a la liberté d’expression bruyante de sa jouissance y compris au détriment du plus faible, c’est la liberté d’entreprendre du libéral – la liberté sans la Fraternité/responsabilité donc. Elle s’oppose à la liberté d’expression d’une relation du laïque, d’une pensée de ses aliénations, de ses chaines réelles et symboliques afin de les transformer en affiliations – la liberté avec la Fraternité donc -. 

La liberté laïque est la lutte contre notre tendance naturelle à l’emprise sur l’autre, c’est-à-dire l’intégration d’une limite à sa jouissance, c’est une civilité, une liberté qui n’envahit pas l’espace, le territoire. Le libéralisme c’est la jouissance de l’emprise, le no limit ; l’autorisation de transformer l’autre en prestataire de service. Une liberté potentiellement prédatrice.

Pour penser, pour être libre pacifiquement et prétendre à la liberté d’expression de notre potentiel, il faut que l’on nous aide à penser nos assignations, que l’on soit riche ou pauvre, instruit ou pas. Que l’on nous aide à penser les emprises que l’on subit mais notre tendance à l’emprise également, sur les autres et sur nous-même.

Nous sommes très très loin d’être une société laïque de mon point de vue. Les dimensions  économiques et sociales ne font pas l’objet de débats avec la laïcité comme référence. Il n’y a pas tant de laïques que ça en France finalement. Par ailleurs, il est difficile de débattre de ces questions tellement la branche armée du cléricalisme nous persécute. Au point que certains trouvent fréquentable la branche politique du cléricalisme qui focalise le débat sur ses revendications, qu’il faudra renommer exigences de privilèges. 

Charlie a payé le prix d’avoir appelé un chat un chat, et le cléricalisme un fascisme. Serons-nous d’accord pour dire que la laïcité est un anti-fascisme ? Donc un anti-cléricalisme ? 

Retour sur les caricatures : la violence islamiste au nom du respect du sacré.

En fait, nous devons distinguer deux violences. La première, la violence inhérente à la volonté islamiste d’établir un califat mondial , et qui donc n’a d’autres causes qu’internes : le pouvoir de régir le monde leur a été attribué directement par leur dieu via un prophète médium (Pierre Conésa, Dr Saoud et Mr Djihad, p100 « La LIM (Ligue Islamique Mondiale) est plus explicite : « Nous, Etats membres, affirmons également notre conviction qu’il ne saurait y avoir de paix dans le monde sans l’application des principes de l’islam ».). Cette violence n’est la conséquence d’aucune colonisation ni souffrance mondialiste, et ne s’adresse pas spécifiquement à nous : elle frappe là où c’est possible y compris les musulmans qui ne partagent pas son dogme. Elle est condamnée par la majorité des musulmans qui ont adapté leur pratique religieuse au plaisir de vivre en paix.

D’ailleurs, les musulmans sont les premières victimes de l’islamisme.

Non, elles sont les plus nombreuses car plus faciles à atteindre. On ne peut pas dire à quelqu’un victime d’un attentat qu’il n’est pas la première victime. C’est odieux et pourtant j’entends le dire. La première victime c’est celui qui ne se soumet pas à leur dogme, la dernière victime donc. C’est potentiellement l’immense majorité de la population mondiale.

La deuxième violence ?

C’est celle qui s’abat sur celui qui critiquerait, s’opposerait, blesserait, offusquerait, ne respecterait pas la religion, le sacré. Celle-là amène à des réactions différentes chez les musulmans, même non-intégristes, car la cause perçue est : quelqu’un a donné le premier coup. La violence serait donc secondaire, et elle ne serait que réactionnelle, voire éducative ou pédagogique en quelque sorte. Globalement nous serions la cause car, si on laissait chacun pratiquer comme il veut, il n’y aurait pas de violence. C’est l’exemple du Canada qui se voudrait premier pays post-nation, une mosaïque de communautés.

Débat donc sur les causes de la violence.

Oui, et c’est ce dont je voulais vous parler aujourd’hui. René Girard, un anthropologue, nous a montré que la violence se justifiait toujours d’être secondaire : je ne ferais jamais que rendre un coup que l’on m’a porté. En fonction de la susceptibilité, ça peut être des traces sur un papier, une parole, une critique. C’est toujours l’autre qui a commencé, ne serait-ce que par un regard (Voir par exemple la Fontaine, Le loup et l’agneau, ou les gamins qui disent « baisse les yeux »). Il appartiendrait donc à celui qui a reçu le coup, donner supposément le premier donc, d’aimer encore plus et mieux, puisqu’il est la cause, le coupable initiale. Il est le problème « systémique ».

Causes, conditions, déclencheurs ?

Les mots sont piégés. Ils ne signifient pas toujours la même chose. Ici, pour penser la violence islamiste, je voudrais faire la différence entre cause, condition, déclencheur. Et pour ce faire, je vais vous rappeler le triangle du feu que vous connaissez peut-être. Pour qu’un feu prenne, il faut un combustible, un comburant (l’oxygène de l’air par exemple), une source de chaleur. Un combustible peut-être plus ou moins inflammable, et il peut s’auto-enflammer si on le chauffe. Le feu peut aussi s’éteindre si on le refroidit. Il faut de plus des conditions, c’est-à-dire de l’air en quantité suffisante. S’il est à température suffisante, le combustible s’enflammera si on amène une source de chaleur, une flamme, une étincelle.

Vous me voyez venir ? Les êtres humains sont le combustible bien sûr, et les jeunes sont plus facilement inflammables que les vieux. Toutes les guerres se font avec des jeunes. On peut les chauffer jusqu’à ce qu’ils s’auto-enflamment. Dans ce cas la responsabilité incombe à ceux qui chauffent. Bien sûr, il peut y avoir un déclencheur comme des caricatures, mais elles ne sont pas responsables car si le combustible est froid (comme un laïque qui ne confond pas une chose avec sa représentation), ça ne s’enflamme pas. On n’a jamais vu un attentat au nom de la liberté de conscience et d’expression ! Les conditions, l’air, ce qui rend possible, est peut-être à chercher du côté des moyens de communication, des réseaux sociaux, des possibilités de rencontre.

Qu’est-ce qui rendrait le combustible si facilement inflammable ?

Plusieurs hypothèses. 1 On peut chercher du côté du sort réservé à la jeunesse. Ça ne tient pas si on compare les pays et on connait l’histoire : la violence religieuse se moque des époques. 2 On peut chercher du côté de la jeunesse considérée comme une fragilité, voire une pathologie : ils sont à la recherche de sens, de combats, de pouvoir à bon compte, d’une vie grandiose y compris à travers l’ascétisme et la mort. Surtout s’ils ne sont pas diplômés. C’est une hypothèse solide qui mériterait un long développement, mais qui ne couvre pas tous les cas. 3 On peut chercher du côté de l’obscurantisme – ici religieux, mais l’obscurantisme n’est pas que religieux – c’est-à-dire la magie plutôt que le réel, la croyance plutôt que la science, l’idéologie plutôt que le fait. Le réel c’est la tuile absolue, et l’autre en est le représentant, le diable en personne. En clair, le combustible monte en température à cause de l’obscurantisme et la superstition. Etre instruit c’est l’être de la réalité des choses, donc de l’autre, et en retour de soi. Sale histoire. Ainsi, dire que les caricatures sont la cause est, au mieux, un raccourci, une facilité, une imprécision, au pire, une malhonnêteté, une tromperie.

Y-a-t-il d’autres hypothèses ?

Oui, la phobie est une hypothèse peu travaillée. Notre société, avec sa foutue liberté individuelle, propose une vie de solitude où la dépression rôde. Si on ne trouve pas un clan, une bande, une tribu etc.. on court un grand risque. Et ça ne suffit pas toujours. La religion, quand elle est hégémonique ou dans une démarche sectaire, propose une présence permanente, à la limite de la persécution, et une présence exigeante, très exigeante. Le contraire de ce que nous faisons ? Peut-être bien. Les recruteurs (ou la culture religieuse) ne lâchent pas leurs cibles, leurs ados, leurs adaptes, et grâce aux moyens de communication ils peuvent être omniprésents. Chez une personne angoissée, phobique, c’est d’un grand secours, et la perspective de la mort peut-être le soulagement d’une douleur d’exister… seul. On dit que les jeunes qui se radicalisent s’isolent, se replient, c’est absolument le contraire : ils ne sont plus jamais seuls, ni dans le réel ni dans leur psyché, ils sont envahis, colonisés. 

J’ai découvert ceci en travaillant en prison et auprès des adolescents délinquants, ou placés par la justice. Les caïds ont gardé des peurs d’enfants, ils sont les plus fragiles psychologiquement, pour cette raison ils ont des gardes du corps qui assurent en fait une présence rassurante permanente. 

Si nous voulons une société laïque qui dure, la liberté malgré ses aspects douloureux, nous allons devoir réinventer notre façon d’être présent aux autres ; une façon de prendre soin les uns des autres ; construire enfin une société de l’attention réciproque, ce qui pourrait être la définition d’une République laïque. Soit l’exact contraire de la direction que l’on prend !

L’enfant-roi, un mythe moderne

Il y a des enfants exigeants, voire tout-puissants, réactifs à la frustration. En clair des enfants-rois à qui tout serait dû, jusqu’à devenir de véritables tyrans domestiques.

C’est l’impression générale, mais si l’on regarde les choses sous un autre angle peut-être qu’au contraire on va observer des enfants malmenés par le rythme infernal de la famille moderne. Par exemple, à partir de quel âge laisse-t-on aujourd’hui un enfant aller seul à l’école ? Faire du vélo avec les copains sans surveillance ? Passer l’après-midi dehors loin de notre vue ? Quand vous avez la réponse, rappelez-vous à quel âge vous pouviez le faire, et demandez à vos parents à quel âge ils l’ont fait. Vous verrez que la situation des fameux enfants-rois ne s’est pas améliorée autant que la rumeur le dit. Vous verrez qu’au contraire pour beaucoup leur monde s’est rétréci. Vous vérifierez avec vos parents combien de temps ils passaient seuls à la maison, sans leurs deux parents, et vous regarderez combien d’enfants restent seuls à cause des horaires de travail des parents, ou pour d’autres raisons. Quand on étudie l’évolution des conditions de travail, notamment le développement des horaires décalés, on s’aperçoit que nombre d’enfants sont seuls au moment où ils auraient le plus besoin de leurs parents. Pour ceux qui ont des parents trop présents parce qu’au chômage, dire qu’ils sont des enfants privilégiés relèveraient de la mauvaise foi voire du cynisme.

Ce serait lié au développement du travail des femmes ? Plus  largement la vie moderne ?

Le développement du travail féminin – à l’extérieur, car il a toujours existé à l’intérieur – l’égalité des sexes dans le travail, l’autonomie des femmes, ne s’est pas accompagnée des moyens de soutien et de protection du lien parent/enfant et du lien mère/enfant en particulier. Le travail la télévision l’ordinateur captent bien des pères aussi, qui pour beaucoup ne coupent plus avec le monde extérieur. Et combien de jeunes mères donnent le biberon avec le portable dans la main ! En fait c’est surtout la voiture qui a dessiné les villes et les emplois du temps, allongé les temps de transport, absolument pas les besoins des enfants ou des personnes. Ceci a un coût social et psychique (la modernité nous dit-on c’est la circulation totale. Un sociologue, Z.Baumann, avec justesse, conceptualise la société liquide et l’amour liquide). 

Les enfants sont-ils réellement les premières victimes de la modification des conditions de vie ?

On considère que les enfants sont, en nombre, les premières victimes sur terre ; les deuxièmes en nombre sont les femmes ! Ça étonne quelqu’un ? La plupart ont une vie fatigante et sur un rythme qui n’est pas le bon, qui n’est pas le leur. Tous ne dorment pas correctement ni suffisamment (une enquête récente montre que nous avons perdu 3 heures de sommeil en 1 siècle) et beaucoup regardent des programmes excitants à la télé trop tardivement ou sont hypnotisés/excités par leurs jeux vidéo. Les parents se disent souvent tranquilles pendant ce temps. On ne traite aucun roi de la sorte, vous vérifierez, les rois imposent leur rythme aux autres ce qui n’est pas leur cas.

Qui est le chef d’orchestre donc de la vie de la famille  ?

La responsabilité des parents, vis-à-vis des enfants, est de vérifier si la vie qu’ils mènent est adaptée à ce qu’ils sont , avant de penser que leurs exigences et réactions sont des défauts liés à la toute puissance de l’enfant, et à leur manque de fermeté en retour. Nous ne devons pas oublier qu’ils ont des limites et qu’ils ne les connaissent pas – tant d’adultes non plus, ce qui est dommage – et nous avons à les protéger en les connaissant à leur place. Plus ils sont petits et plus ils ont besoin d’être comme des rois, maître du temps, et ce n’est pas tyrannie c’est simplement leurs limites. Ils ne sont pas tenus à l’impossible, pas plus que les adultes d’ailleurs.

Alors le leitmotiv : il faut les cadrer, ils manquent de cadre ?

C’est possible que des parents aient du mal à cadrer leurs enfants, notamment si eux-mêmes sont préoccupés par trop de choses et sont peu disponibles pour comprendre les difficultés de l’enfant. Mais contraindre un enfant ce n’est pas du cadrage, encore moins si c’est imprévisible pour lui et disproportionné. Les enfants sont sensibles à l’injustice. Ce qui peut cadrer et apaiser un enfant, c’est la cohérence des parents car l’enfant peut en comprendre la logique et anticiper. Enfin, ce qui est compliqué pour l’enfant, c’est de se sentir responsable de l’état de malaise du parent. Il est important d’expliquer aux enfants que l’on n’est pas mal à cause d’eux, mais à cause d’un problème autre. Trop d’enfants se retrouvent en bout de chaines des énervements et n’ont pas d’autres solutions, pour manifester leurs difficultés, que d’être royalement pénibles. 

Un enfant tyrannique pour des raisons psychologiques ?

Oui bien sûr, c’est fréquent, et ça vaudra une chronique spécifique. Parfois il faut explorer le lien parent/enfant pour comprendre que l’enfant réagit, car il n’a pas la parole, à une difficulté chez les parents. C’est à penser au cas par cas tant les causes peuvent être multiples. Il faut se rendre à l’évidence : les enfants ont un scanner et pointent les difficultés et souffrances des parents. Ils peuvent facilement s’en faire le symptôme, et c’est terriblement culpabilisant pour les parents qui perçoivent ce phénomène, mais ne peuvent s’y soustraire ou le régler. Si l’on rajoute le poids du regard des autres, l’enfant peut être perçu comme celui qui dévoile l’incompétence parentale, ce qui ne rapproche pas les parents des enfants. Un noeud peut se créer et il ne sert pas à grand-chose de le laisser se serrer.

État, neutralité et neutralisation

Á droite comme à gauche, nombreux sont ceux qui définissent la laïcité par la séparation des Églises et de l’État (loi de 1905), la neutralité de l’État et la liberté de conscience. L’Observatoire  de la laïcité s’accroche à cette définition en levant le menton. Mauvaise foi, cliché, simplification, paresse ou rigueur intellectuelle ? 

Loi de 1905 ne définit pas la laïcité. 

Le terme a été introduit en 1883 par Ferdinand Buisson ; alors qui maintiendra que la laïcité commence en 1905 ? Par ailleurs, la liberté d’expression existe dans bien des pays qui ne se disent pas laïques pour autant ; avec une définition si réduite, des pays laïques il y en a beaucoup. Cette absence de définition est-elle un problème pour autant ? Personnellement je ne le pense pas car ça nous oblige à en parler,  donc possiblement à aborder la complexité des principes ; dans le cas contraire, nous basculerions dans la République des juges, qui plus est des juges européens.

Où se fait la différence de compréhension ? 

D’un côté, il y a ceux qui tiennent cette loi de 1905 pour l’alpha et l’oméga de la laïcité, comme l’Observatoire. Pourtant, il y a tant de lois antilaïques, notamment sur le financement de l’école privée confessionnelle, sans compter les concordats, que s’en tenir aux lois pour la définir, et notamment celle de 1905, n’a de justification que politicienne, en aucun cas politique et philosophique. Pour info, la Cour des Comptes s’est déclarée incapable d’évaluer l’argent consacré par l’État aux écoles privées, elle a rendu une feuille blanche. Abracadabrantesque. De l’autre côté, en face, il y a ceux qui tiennent la loi de 1905 pour une étape essentielle d’un processus commencé à la Révolution, mais tiennent le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité comme la dynamique interne de la laïcité, et source de loi. Je suis de ceux-là. Le clivage droite/gauche ne fonctionne pas ici. 

La République était indivisible, elle devient laïque démocratique et sociale à partir de la Constitution de 58. De là à dire qu’elle est vraiment tout ça parce que c’est écrit, c’est la loi, il  y a un pas qu’un citoyen critique ne peut pas franchir. Elle a vocation à le devenir mais les résistances sont telles qu’elle n’est toujours rien de tout cela. Les pouvoirs spirituel, économique, en partie politique – et leurs opposants ! – y veillent avec une mauvaise foi et une foi mauvaise évidentes.

« C’est l’État qui doit être neutre, pas les citoyens », répètent à l’envi les conservateurs de droite et des croyants de diverses religions, mais aussi des progressistes de gauche ; ce qui amène tout ce beau monde à surveiller l’État comme le lait sur le feu. Cela permet aux premiers de défendre la place des religions dans les affaires de la cité ; ce qui est différent de  leur visibilité dans l’espace et le débat publics. Pour les seconds, ce même argument leur permet d’offrir aux émigrés et leurs descendants – nouvelle figure des damnés de la terre pour des raisons à déterminer – la possibilité de rester… des étrangers, c’est-à-dire purs de toute influence occidentalo-capitaliste. Tant pis si, en n’intégrant pas la complexité des principes de la laïcité, ils ne s’intègrent pas ; tant pis si on est obligé de se  rendre accommodants pour ne pas offenser ; retournant ainsi le processus d’intégration. On voit donc la laïcité réduite – au sens culinaire du terme également – pour des objectifs très différents in fine. Nous assistons à une collusion de circonstance entre ces conservateurs et ces progressistes, où chacun passe le plat à l’autre pour se défausser de l’exigence laïque ; en clair pour obtenir des privilèges, ce qui est contraire au principe d’Égalité. Les deux se servant d’un leurre : le RN pour les uns, « l’islamo-gauchisme » pour les autres.

Parlons neutralité. 

L’État est neutre sur le plan spirituel, il ne prend pas part à ce genre de débat mais doit le permettre et le garantir. Mais justement, parce que neutre, il doit veiller scrupuleusement à la sécurité et la sûreté des personnes ! Pas de leurs idées et croyances donc. Entre le fort et le faible, la majorité et la minorité, le riche et le pauvre, l’instruit et l’analphabète, le violent et le doux, le patriarche et sa fille, le fanatique et le pacifique… il doit prendre parti et s’interposer. C’est pour cette raison qu’il a la force armée avec lui. 

Sa première mission est tout sauf la neutralité : c’est la neutralisation dans tous les espaces, publics et privés, des velléités d’emprise de tout citoyen, de toute  association, y compris religieuse ; y compris la sienne ! C’est la conséquence logique des principes de Liberté et d’Égalité. 

En toute logique, cela voudrait dire qu’il n’a pas à prendre parti dans les débats sociétaux mais seulement protéger les acteurs ; par exemple, il n’a pas à enseigner aux enfants la normalité de telle ou telle pratique sexuelle, – elles ne font pas l’objet de définition légale – c’est de la responsabilité des familles, or il le fait ; il doit enseigner la non-discrimination liée à ces pratiques, or il ne le fait pas quand il s’agit d’une injonction religieuse. Neutralité à géométrie variable, et vraie lâcheté. 

L’argument du droit du citoyen de ne pas être neutre, de ne pas être laïque ? 

Au nom de la Liberté donc. La liberté du citoyen n’est pas celle de tenir sous emprise quelqu’un y compris son conjoint ou son enfant. La liberté n’est pas de nier le réel, la science, la rationalité, le plus probable, au profit d’une croyance quelconque. La connaissance de son environnement, des sciences, de l’argumentation, la rationalité dans les affaires de la cité etc.. sont les conditions de la Liberté, c’est-à-dire la capacité de ne pas être sous emprise : de son parent, sa culture, sa religion, ses propres préjugés… l’État ! Défendre l’appartenance à une croyance quelconque comme si c’était une couleur de peau, c’est arrêter le temps. C’est une maltraitance faite aux enfants notamment, et le contraire de la Fraternité. L’instruction n’est pas une option dans une République laïque, c’est un dû. Sinon il faut retirer notre frontispice républicain, ou simplement continuer à nous payer de mots comme nous aimons à le faire.

Autre argument. Si tout le monde se drapait dans son droit de ne pas être neutre, toujours, tout le temps, qui alors représenterait l’État ? Des athées ? Tant qu’ils sont tolérés ? Et s’il n’y en avait pas ou plus, on ne pourrait pas être une République  laïque alors ? Abracadabrantesque. Si vous tenez à l’Égalité entre les citoyens, cela veut dire que l’État c’est vous possiblement, vous pouvez devenir un jour élu donc représentant des autres, quelles que soient leurs options spirituelles, voire même présider la République et utiliser la force pour protéger les autres des velléités d’emprise de votre propre religion ! 

Simplement, être laïque, c’est tenir séparé le profane du sacré, quand il s’agit de plus que soi. Donc savoir neutraliser son sacré dans le temps et l’espace profanes. Est-ce discriminatoire ? Si vous ne voulez pas exiger cela de tous les citoyens, au nom du droit à l’obscurantisme, du droit d’enseigner à son enfant que la terre est plate puisque c’est écrit – le droit individuel d’être fanatique devenant supérieur à la sécurité de tous –  alors vous avez intérêt à être majoritaires, et si vous ne l’êtes pas à le devenir rapidement ! Ou à être le plus fou. C’est le retour de la peur, que la laïcité avait congédiée, revendiquée comme un droit pour l’homme (l’être humain) qui ne veut pas être citoyen.

Neutralité ou neutralisation ? Œcuménisme ou anticléricalisme ? Je vous fais juge.

 Article 35,  Loi de 1905.

Si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s’exerce le culte, contient une provocation directe à résister à l’exécution des lois ou aux actes légaux de l’autorité publique, ou s’il tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s’en sera rendu coupable sera puni d’un emprisonnement de trois mois à deux ans, sans préjudice des peines de la complicité, dans le cas où la provocation aurait été suivie d’une sédition, révolte ou guerre civile.