Qu’a-t-il donc  fait ce Pyrrhus pour nous intéresser ici ?

Pyrrhus est un petit roi de la mythologie grecque qui a passé sa vie à guerroyer pour agrandir son royaume, au prix de nombreuses vies, pour finir au même point. L’expression « une victoire à la Pyrrhus » veut dire que l’on a sacrifié beaucoup de choses pour peu au final. Et ceci nous intéresse dans la relation que l’enfant, le plus faible, entretient avec ses parents ou le grand frère, c’est-à-dire les plus forts. Parfois on ne comprend pas l’attitude du petit qui agace le grand même si à la fin il prend un coup. On ne comprend pas l’attitude de l’enfant qui désobéit à ses parents jusqu’à ce qu’ils se fâchent et le punissent. Mieux vaut connaitre Pyrrhus dans ces cas-là.

Alors ?

Quand on est faible et que l’on ne peut pas affronter l’autre de front, ou qu’on ne veut pas assumer le premier coup, il reste une solution, c’est de l’attaquer à bas bruit jusqu’à ce que l’autre perde le contrôle ; à ce moment c’est le coup symbolique qui atteint sa cible. Bien sûr il y a un prix dans le réel à payer, mais la victoire symbolique est acquise. Et on le voit dans le sourire jouissif du petit. 

Mais que s’est-il passé en amont pour que le petit agisse ainsi ?

Difficile de le savoir précisément. Parfois ce peut être la simple rivalité qui s’exprime et qui s’exprimera de toute façon. Quand ça concerne les parents c’est peut-être des représailles suite à une situation dont plus personne n’a mémoire ; mais aussi ce peut être dû au sentiment de dépendance de l’enfant au parent, qui peut humilier au final, et dont il faut se venger.

Se venger de recevoir plein de choses ?

Oui, en grandissant l’enfant perçoit sa dépendance et peut en prendre ombrage quand il n’en a pas le besoin immédiat. Aussi une façon de se dégager de celle-ci, de marquer sa différence, de cultiver un moi plus indépendant, est d’« attaquer » le parent. Etre maman est particulièrement éprouvant car elle est le premier objet de ce travail.

Ce n’est pas donc pas forcément un mauvais signe ?

Oui, c’est sûrement le signe que l’enfant grandit et qu’il ne se sent plus le petit bébé à sa maman. A ce moment là. Et c’est d’ailleurs ce qui agace prodigieusement le parent que de voir cet enfant se prendre pour ce qu’il n’est pas. Donc ce sont des situations inévitables et pas si grave que ça au final. Sauf si l’enfant découvre la faille chez le grand frère et chez les parents et consacre finalement son intelligence à les déclencher pour jouir de la maitrise qu’il a sur eux, même s’il en paie le prix par des coups.

Justement les coups. Ça peut aller loin cette victoire symbolique ?

Hélas oui. Un enfant peut se prendre à son propre piège si le parent se laisse prendre au piège des représailles. Par exemple, certains parents en arrivent rapidement à la sanction comme pour tuer dans l’oeuf toute opposition, parfois jusqu’aux coups. Mais si l’enfant, qui est un enfant, maintient sa stratégie à la Pyrrhus, alors on peut le voir préférer mourir sur place plutôt que de céder. Le parent est pris au piège, soit il laisse tomber et sa défaite est totale, soit il augmente la violence et bascule dans la maltraitance. 

On voit au parc des enfants faire n’importe quoi et leurs parents inactifs. Comment penser cette situation alors ?

Ce ne sont pas toujours des parents permissifs. Quand on les interroge beaucoup disent qu’ils ont tout essayé, jusqu’aux coups, et qu’ils ont laissé tomber car ça ne marchait pas. De fait, ils se sont rendus impuissants. Ils sont tombés sur un petit Pyrrhus qui a accepté de payer le prix de la violence pour une victoire symbolique. L’enfant en paie le prix une deuxième fois, en étant dans une illusion qui n’est absolument pas apaisante, car il a besoin de parents protecteurs et non pas de parents impuissants face à lui ! 

Comment ne pas se laisser prendre au piège de Pyrrhus ?

D’abord repérer le petit plaisir que prend l’enfant et contenir ses marques d’agressivité sans les interpréter de suite comme un manque de respect. Une fierté mal placée (par définition) des parents conduit à des drames dans l’éducation des enfants. Il me semble préférable de refroidir les choses plutôt que de les chauffer à blanc dans l’espoir d’éteindre l’incendie. Dans tous les cas, il est préférable de se laisser une marge de manoeuvre dans l’ordre des interdits. Surtout s’éviter le piège éducatif que nous nous tendons spontanément : la limite de déclenchement des hostilités « si tu dépasses ça tu vas prendre ». J’appelle ça l’effet cliquet. On se met dos au mur, on n’a plus d’autres solutions que la violence…  ou la défaite. Tout le monde y perd au final.

Ne jamais se mettre dos au mur donc ?

C’est mieux, mais c’est un exercice difficile car les enfants sont des experts en enfance, donc ils ont une longueur d’avance sur nous. L’enjeu pour le parent est, quoiqu’il arrive, de rester le parent protecteur et lui l’enfant à protéger, parfois de lui-même. C’est-à-dire résister à se mettre sur le même registre ; on ne gagne jamais sur le registre de l’enfant. Si l’on se retrouve comme deux enfants en train de se chamailler, alors il y a deux perdants. Sur le coup on pourrait penser que l’enfant a gagné, dans la réalité psychique il n’a plus son parent protecteur. Bien sûr je ne parle pas des ados qui se dégagent du lien de l’enfance. C’est autrement plus complexe à ce moment-là.

Beaucoup de personnes disent qu’elles ont un caractère fort

Je fais souvent préciser. Est-ce que ça veut dire : réactif, emporté, impatient, impulsif, intolérant à la frustration, exigeant, sans pitié, sans concession, coléreux, intransigeant, têtu, inébranlable, parlant fort et mettant de la force dans tout ce qu’il fait, qui impose sa loi… Curieusement rien de tout cela ne s’applique à Ghandi, Luther King ou le Mandela pacifique dans sa deuxième période. Diriez-vous que ces gars-là avaient un caractère faible pour autant ? 

Il y aurait confusion sur ce que serait un caractère fort ?

C’est rien de le dire. On fait la confusion entre mettre de la force dans ce que l’on fait et la force de caractère qui est, au contraire, la force que l’on est capable d’opposer à ses impulsions, c’est-à-dire la capacité de se contrôler, se contenir. La force de caractère ce n’est pas la capacité de dominer l’autre, mais de se dominer soi pour établir une relation qui se dégage justement de la domination de l’autre, de sa soumission, de son humiliation. Si je reprends les modèles cités, la force serait celle de dire Non, sans violence mais fermement, en opposant une force d’inertie susceptible de faire bouger l’autre. Plus tard, ce sera aussi la force de dire un oui qui renonce à la vengeance, un oui rédempteur face à la faiblesse violente de l’autre. Excusez du peu.

Ce n’est pas le discours ambiant

On vend, aux jeunes particulièrement, des comportements violents, grossiers, infantiles car ça excite leur oeil de spectateur-consommateur. On feint d’ignorer qu’ils vont imiter ces comportements et ces expressions et on le leur reprochera. Que ce soit à travers le cinéma, les séries, les clips, le rap, mais aussi la nourriture trop sucrée ou trop salée, on leur propose de l’excitation à consommer, et on reprochera aux parents à l’école et aux éducateurs de ne pas savoir les calmer. Double injustice. Beaucoup passent leur temps à s’insulter et à monter la voix, de plus en plus jeunes, et les adultes sont impuissants tellement c’est devenu un tic de langage. Quand ces enfants devenus parents continuent à parler comme des enfants, il est difficile de rattraper le coup. 

Les adultes eux-mêmes peuvent sur-valoriser l’excitation

C’est assez commun. Il y a d’ailleurs un lien entre le manque d’espace disponible et l’excitation. Si on entasse les gens, qu’on les met dans une grande promiscuité, la présence de l’autre est une charge psychique importante qui produit de l’énervement. On peut appeler ça l’effet loft : vous mettez n’importe qui dans un loft pendant quelques jours, même des formateurs à la non-violence, et ça finira en pugilat. Il est banal de justifier ses comportements même s’ils sont déviants, et nombre d’adultes justifient leur excitation en terme de force ou de virilité, au lieu de la penser comme une faiblesse de caractère. La conception commune de la virilité a fait et fera plus de morts que le réchauffement climatique.

Mais l’énergie et la force sont en nous, difficile de ne pas en jouir

Ce serait même dommage de ne pas en jouir. Il est bon d’expérimenter, d’éprouver sa force, de l’étalonner par rapport à l’autre, mais la société a conçu des épreuves codifiées pour ça, codifiées pour éviter l’humiliation au perdant. Or l’humiliation, voire la négation de l’autre, semble devenir un comportement banal chez les jeunes, et il faudrait analyser pourquoi. C’est différent du simple rapport de force entre pairs qui fait qu’il y a un gagnant dont la tâche et de ménager la susceptibilité du perdant, le battre certes mais pas l’humilier car il y aura d’autres rencontres. Même chose pour les adultes au travail où le rapport de subordination n’a pas à être un rapport de soumission. Mais ce sont des codes à apprendre que les cultures ont mis du temps à élaborer, et qui sont pas ou peu transmises à une partie de la population. C’est une amputation.

Etre fort ?

C’est Marx je crois qui a dit qu’un peuple qui tient un autre peuple en soumission n’est pas un peuple libre. On peut dire la même chose pour les individus : un Homme qui soumet un autre Homme (donc une femme), par la force ou par la peur, n’est pas un Homme libre. Je crois que ce serait plutôt un homme esclave de ses passions ; donc plus proche de l’enfant que de l’adulte mature.

Avec les enfants c’est discutable. Les enfants sont attentifs aux attitudes des parents ; quand il se passe quelque chose qu’ils ne connaissent pas, qui les intrigue ou qui les choque, ils se tournent vers leurs parents, décryptent leur comportement pour savoir quoi en penser, savoir comment réagir. En fonction du langage du corps du parent, tel qu’ils le décodent – et ils sont dotés d’un scanner à haute définition – ils apprennent que la situation est banale, inquiétante etc… Même chose lorsqu’ils font quelque chose qu’ils ne savent pas évaluer socialement ; si le parent dit non et sourit en même temps, alors ils savent qu’en procédant de la sorte ils tireront un sourire… même si c’est accompagné d’un non. Ils vont recommencer car c’est un plaisir immense, et nécessaire, de savoir comment être un enfant satisfaisant. On ne mesure peut-être pas l’importance pour l’enfant de faire plaisir à son parent.

Un exemple du corps qui dit oui quand la parole dit non ?

Oui, vous vérifierez avec les comiques, il y a toujours quelqu’un en position de clown blanc comme le faisait particulièrement bien Stéphane Bern sur France Inter, qui prononce des non outrés tout en riant ; ce sont donc des encouragements à continuer. Le ressort comique pour le public, c’est justement quelqu’un qui signifie que ça ne se fait pas, mais que c’est bon de le faire, donc de le refaire. Les clowns nous proposent une interprétation en acte d’une grande finesse.

Une façon de forger un comportement chez l’enfant sans l’assumer vraiment ? 

Oui tout à fait. Il y a mille raisons qui poussent un parent à se comporter de la sorte : la peur de sa propre violence souvent, le plaisir de voir son enfant différent de soi c’est-à-dire capable de s’affirmer, le plaisir de le rendre opposant à son autre parent ou à tous, la peur de brider son élan comme on l’a été, en faire son bras armé etc… Un exemple terrible parmi beaucoup d’autres : il y a un peu plus de 40 ans j’ai vu dans une salle d’attente un père apprendre à son fils de 3 ans à lui désobéir et lui cracher au visage quand il disait « non ne touche pas aux revues ». L’enfant percevait les mimiques du père et lui obéissait en se soumettant à son désir de le voir… désobéissant et violent, sans peur de la loi. Pour des raisons que j’ignore bien sûr, il en faisait son bras armé, son porte-haine. Cet enfant n’avait aucune chance de s’en tirer, prisonnier qu’il était de son désir de faire plaisir à son père. Un enfant terriblement soumis en somme qui sera considéré comme insoumis à l’école. J’espère pour lui que les mimiques soumises de la mère lui auront fait percevoir qu’il pouvait  y échapper un jour.

Il faut mettre en cohérence le langage et le corps ?

La cohérence ça ne se décrète pas, ça se constate. Mais on peut s’observer ou observer son conjoint et reprendre calmement sur les injonctions implicites adressées à l’enfant. On s’aperçoit, si l’on est sincère, de ce discours insu qui passe par le corps, par des mimiques, des silences etc… Il ne nous échappe pas complètement, et il est très lisible pour les autres. Mais c’est douloureux quand on nous renvoient les ambigüités de notre comportement car si on le fait, ce n’est pas par négligence, c’est bien parce que ça répond à un besoin impérieux de voir son enfant se comporter ainsi ; même si l’on s’en plaindra devant la famille ou devant le psy.

Faire plaisir à son parent c’est un moteur pour les enfants ? Ça ne paraît pas évident à tout le monde !

Quand un enfant joue et qu’il voit, ressent le plaisir de son parent à le voir jouer, c’est-à-dire un parent qui ne pense pas « je suis tranquille pendant ce temps », alors il a le sentiment puissant d’être capable de rendre son parent heureux, et son plaisir à jouer est comme un cadeau qu’il lui fait. Les parents ne mesurent pas toujours combien les enfants sont heureux pour leurs parents quand ils ont bien joués. C’est mieux quand les parents observent cette satisfaction chez l’enfant et sont authentiquement réjouis du plaisir de l’enfant. 

Si le parent est préoccupé par autre chose ?

Ou bien s’il néglige le plaisir de l’enfant, car lui-même a été privé de cette relation, qu’il a besoin de ne pas être dérangé, qu’il n’est pas attentif d’une manière générale, alors les jeux risquent de se vider de ce potentiel. L’enfant peut se ressentir comme insatisfaisant, incapable de rendre son parent heureux, impuissant face à sa tristesse ou sa déprime. Il risque de manifester son désespoir plus ou moins bruyamment, ce qui semble tout à fait paradoxal mais légitime pourtant, car il va pouvoir récupérer de l’attention. Et peu importe la modalité finalement, souriante ou violente l’important c’est le lien.

L’exercice est difficile pour le parent 

Oui, car on ne fait pas exprès de ne pas sourire, et on ne peut pas se promener avec un sourire de façade qui ne trompera sûrement pas son enfant. D’une part, il est bon de vérifier que l’enfant aime faire plaisir et accuser réception de ce mouvement, c’est-à-dire être attentif à tous ces moments où l’enfant peut aussi, en étant gentil avec les moyens dont il dispose, tenter de réparer ce qu’il a abimé dans la relation chez son parent dans un moment de colère. D’autre part, il est bon aussi de parler à l’enfant de ses difficultés, si c’est le cas, pour qu’il ne se sente pas responsable de la détresse ou de l’absence psychique du parent. 

Plus il grandit et plus il se décentre

Au tout début, le monde c’est son corps et sa mère dans un ensemble. Le monde qu’il découvre progressivement gravite autour de ça. Il se sentira responsable de l’état psychique du parent car il ne connait pas le monde au-delà. Il n’y a qu’une seule explication possible : lui. Même bébé, si on ne lui explique pas les causes du malaise parental, alors il risque de se ressentir comme mauvais. Curieusement ou pas, quand il se sent mauvais, il en éprouve du dépit qui l’énerve au point… de devenir insupportable. S’il se fait gronder à ce moment, alors il a la confirmation que tout ça est de sa faute, mais au moins il en est sûr maintenant, et c’est préférable à l’énigme. Quiproquo malheureux donc entre le parent et l’enfant.

Des enfants qui scannent leurs parents, c’est une image angoissante

Les enfants ont leur patrimoine génétique certes, mais ils se développent à partir d’un environnement et les parents sont non seulement le premier environnement, mais en plus, ceux qui vont médiatiser leur rapport au reste du monde. On a tort d’être angoissés par tant de responsabilités… car il vaut mieux que ce soit nous parents que quelqu’un d’autre ; le plus angoissant c’est à l’adolescence quand on ne fait plus référence unique me semble-t-il. Etre parent fait ressurgir notre histoire et nos espoirs, c’est du coup un moment propice pour reprendre et traiter ses angoisses, ses fantômes, ses haines, ses idéaux. Les parents sont souvent très réceptifs à ces dimensions dans les premiers mois de l’enfant, il faut mettre à profit cette période car elle est déterminante. C’est faire de la prévention. Il n’est pas nécessaire d’attendre que l’enfant parle pour rencontrer un professionnel.

Ce n’est pas le thème dont on parle le plus souvent. Pourtant les grands-parents ont un rôle important à jouer auprès des enfants.

Oui, être grands-parents c’est un travail spécifique qui passe par une évolution de son regard sur ses propres enfants devenus parents. Pour être tout à fait clair : les enfants ont besoin que leurs parents restent responsables d’eux, quelles que soient les circonstances, car cela renforce la confiance dans leur capacité à les protéger. Même si certains enfants peuvent en jouer, ils sont attentifs à cette règle de base et réagissent quand ce n’est pas le cas : soit en s’opposant aux grands-parents, soit en confirmant la perte du statut d’autorité du parent, ce qui peut tromper. C’est une grande souffrance pour un enfant de voir son parent disqualifié d’une quelconque manière.

Ils ne peuvent concevoir tout de suite que leurs parents aient été de petits enfants 

Oui, et qu’ils soient les enfants des grands-parents bien qu’adultes. Dans un premier temps, les grands-parents sont en périphérie du lien parent/enfant et non pas au-dessus. En deuxième cercle en quelque sorte. Ce n’est que plus tard que le grand-parent jouera tout son rôle psychologique en étant notamment le premier rempart face au temps qui passe ; c’est-à-dire face à la mort, quand les enfants en ont acquis la conception.

Pourtant l’avantage de l’expérience, le savoir ? 

L’autorité et les décisions par rapport à l’enfant sont de la responsabilité du parent, sauf cas pathologique bien sûr, que nous ne pouvons aborder qu’au cas par cas. Mais quel travail de devoir tenir sa langue en présence des jeunes parents s’ils ont décidé quelque chose qui parait inadaptée ! Bien sûr, quand les parents sont absents, les grands-parents ont autorité et les enfants l’admettent facilement ; il est important que les grands-parents aient leur style, qu’ils soient naturels, et non pas sous contrôle. Rapidement ils savent faire la différence entre les façons de vivre des parents et des grands-parents. Si l’autorité des parents est respectée en leur présence, les enfants n’utilisent pas les avantages éventuels qu’ils ont chez les grands-parents pour s’opposer à leurs parents.

Veiller à ne pas disqualifier les parents donc 

Oui. Cela veut dire que les grands-parents ont la tâche d’accepter l’autorité de leurs enfants-parents, quand il s’agit de la conduite à tenir auprès des enfants. Comment les enfants pourraient-ils respecter leurs parents si ceux-ci ne sont pas respectés ? Ainsi, parfois et sans le vouloir vraiment, les grands-parents peuvent rendre leurs enfants-parents impuissants en se mêlant trop rapidement de l’affaire en cours. Qu’il est dur d’attendre d’être seuls avec eux pour éventuellement discuter leur choix. La meilleure bonne volonté du monde n’est pas la garantie de faire des choses justes.

Pas de Monsieur-je-sais-tout, tous des débutants alors ?

Non pas forcément, mais savoir à la place des parents ne sert pas beaucoup à l’enfant. Soutenir les parents pour qu’ils trouvent leurs solutions est plus judicieux, plus respectueux du style de chacun qu’on ne peut pas forcer. Devenir parents est un apprentissage et on peut paraître maladroits parfois, mais grands-parents aussi est un apprentissage, plus difficile peut-être car il faut désapprendre à être le parent que l’on était. La modestie pourrait être une règle. Plus drôle encore, être un enfant est aussi un apprentissage car c’est authentiquement la première fois qu’il l’est, et nous avons une responsabilité dans la transmission de l’ordre des générations et de leurs limites.

Il peut y avoir des différences culturelles ?

Oui sûrement, parfois un membre de la famille peuvent se voir attribué par la tradition une autorité sur les parents de l’enfant. Je ne peux pas en dire grand chose si ce n’est que l’enfant ne vit plus que partiellement dans ce monde-là. Mais dans une culture où les cellules familiales sont séparées comme en Occident – il n’y a plus 3 générations dans le même corps de ferme par exemple – les enfants ont à apprendre leur place dans ce système, à savoir se tenir à leur place ; et donc les grands-parents.

Les parents sont vigilants pour apprendre le partage aux enfants. Et ça bataille ferme.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. C’est légitime bien sûr, et peut-être même souhaitable surtout quand ils ont des frères et soeurs, mais les questions à se poser sur le partage sont : a-t-il les moyens de le comprendre à son âge ? Quelle est l’urgence ? C’est-à-dire penser d’abord à ses capacités qui sont limitées. Ce qui est important pour la vie, pour grandir sereinement, c’est d’abord posséder. Avoir une possession exclusive, totale, ça fait plus que du bien. C’est un besoin fondamental qui doit être satisfait. Et cette étape peut durer… un certain temps.

Lui prendre un objet des mains ce n’est pas un apprentissage du partage alors ?

Non, ce peut-être vécu comme un arrachement d’une partie de soi. C’est une violence complètement incompréhensible pour lui. Lui qui croyait avoir, qui jouissait d’avoir, il se voit spolié, dépouillé, voire mutilé. Difficile d’imaginer son désespoir si on n’a pas de souvenirs de sa propre petite enfance. Ce n’est pas mal l’éduquer que de lui laisser sa propriété, c’est respecter sa conception du monde qui, rassurez-vous, va changer progressivement. On peut dire qu’au contraire en forçant les enfants à lâcher trop tôt pour qu’ils ne soient pas jaloux… on les rend jaloux ; ce qu’on leur reprochera ensuite en toute injustice. Double peine donc.  Parfois ils continueront à manifester violemment, parfois ils se feront silencieux s’ils comprennent que la manifestation de ce sentiment est interdite, ce qui trompera les parents sur l’efficacité de leur éducation. 

Mais les enfants auront-ils la capacité de partager plus tard si on ne leur apprend pas ?

Les enfants très petits sont capables d’aider les autres. Par exemple, un petit de 14 mois peut tendre son biberon à quelqu’un qui pleure pour le consoler, mais c’est son mouvement personnel qui signe une empathie. Ce mouvement est spontané et ne va pas forcément durer plus de quelques secondes, car il ne sait pas encore si les choses vont revenir; si elles partent longtemps ou si elles disparaissent de son champ de vision. Les enfants ont une conscience morale, s’ils sont malléables à l’apprentissage, ils ne sont pas une page blanche pour autant. Ils ont en eux un patrimoine génétique vieux comme le monde qui leur a transmis la solidarité, l’empathie, la préoccupation pour le plus faible. 

Il faudrait leur laisser l’initiative ?

Pour prêter encore faut-il posséder préalablement, et savoir que l’objet ne va pas disparaitre mais va revenir. Ça fait deux grosses conditions. Les jeux du « à toi à moi », par exemple les balles qu’on échange ou les petites voitures qu’on se lance, sont de ce point de vue très instructifs pour l’enfant : ça part certes, mais ça revient. Ouf ! L’enfant sera capable de prêter spontanément quand ce sera son heure, et éprouvera un grand plaisir en faisant plaisir à l’autre dès qu’il pourra imaginer le plaisir, et non plus la prédation et le sadisme.

Mauvaise idée donc que d’acheter un jouet pour deux ? Un jouet dont l’usage est exclusif s’entend

Pas très bonne idée de mon point de vue. Il partage déjà leur mère, leur père, et c’est une sacrée épreuve. L’idée serait plutôt de leur permettre d’avoir en nom propre, comme on possède son corps ; comme on possède son intimité inviolable. Un truc à soi qui nécessiterait que l’autre apprenne, s’il le désire, une stratégie d’approche, une façon de faire une demande, à donner des garanties ; apprenne aussi à en jouir d’une manière discrète, en le respectant, c’est-à-dire sans que cela soit une violation des droits du propriétaire etc… Vous voyez que ça ouvre bien des pistes sur d’autres domaines également.

On ne court pas le risque d’en faire des égoïstes ?

L’égoïsme comme défaut viendra peut-être plus tard. Je ne sais pas si ce qualificatif est adapté aux petits en tant que défaut. Les enfants pensent le monde à partir de leurs connaissances qui sont d’abord tirées des expériences du corps, et des expériences relationnelles proches. Ils sont centrés sur eux parce que c’est ce qu’ils connaissent du monde. Leur raison n’est pas alimentée par les mêmes informations, la logique est différente, et leurs besoins et leurs sources de plaisir vont évoluer. Pas d’urgence donc à les déclarer égoïstes et leur en faire le reproche. 

En revanche… 

En revanche on peut s’interroger sur les figures identificatoires que l’on propose aux enfants et aux jeunes adultes : ne seraient-ce pas de petits enfants dans des corps d’adultes que l’on nous montre et nous vante dans les journaux et à la télé ? La cupidité et l’avidité ne seraient-elles pas présentées comme des vertus viriles ? Des marques de réussite, voire les moteurs  « naturels » du monde moderne ? Nous avons un discours ambigüe par rapport à l’égoïsme, et les enfants le perçoivent : être et ne pas être égoïste… en fonction des circonstances. Ils vont composer entre les discours et les actes. 

On reproche fréquemment aux femmes de manquer d’autorité.

C’est un reproche que curieusement beaucoup de femmes reprennent à leur compte. On leur reproche facilement de manquer d’autorité, au sens de fermeté, au contraire des pères. On leur reproche de ne pas être des super Nanni ou des Mme Thatcher. Mais faut-il se transformer en adjudant-instructeur quand ce n’est pas son style ? C’est tout-à-fait impossible et  perdu d’avance. C’est surtout une fausse piste car le présupposé serait que l’autorité est une capacité de soumettre, rapidement, voire de faire peur. Quel intérêt et quel avenir pour cette forme d’autorité qui va tutoyer l’autoritarisme ?

Alors elles en manquent ou pas ?

Je vous propose de reprendre les choses sous un autre angle. D’abord accepter que pour l’enfant, la mère n’est pas le père. Ce n’est pas si ridicule que de dire ça, même si le débat fait rage en ce moment sur les distinctions sexuelles. Ça veut dire que ce qu’il accepte du père, il le refusera de la mère. Non pas à cause d’un manque (c’est une autre histoire un peu complexe), mais parce qu’il veut la garder dans une fonction différente. L’enfant peut ne pas vouloir que sa mère grandisse en même temps que lui, il veut qu’elle reste la petite maman nourricière de son premier âge, et non pas qu’elle devienne, par ailleurs, une maman frustrante.

La mère est le premier environnement de l’enfant

Oui, comme elle a été le premier environnement – en fait le deuxième terrain de jeu après son propre corps – c’est auprès d’elle qu’il va faire toutes ses premières expérimentations. Quand il veut expérimenter le non, c’est évidemment l’interlocutrice privilégiée. Ce n’est pas du manque de respect, c’est la liberté d’expérimenter l’opposition, de se distinguer d’elle. Travail difficile pour la mère qui est systématiquement en première ligne et pour longtemps, pour ne pas dire le premier jouet. Elle est dédiée à ce type de relation pour l’enfant. Ce que n’est pas le père.

Quel travail pour les mères alors ?

Ceci oblige les mères à faire preuve de patience, d’attention, d’indulgence, de capacité de négociation pour que l’enfant accepte des contraintes plutôt qu’il ne s’y soumette. Cette autre forme d’autorité est civilisatrice, c’est l’intégration de ce respect de l’autre, de son quant-à-soi, qui va permettre à l’enfant devenu grand de penser une relation à l’autorité qui n’est pas dans la soumission et la violence. Excusez du peu. En effet, s’il faut soumettre les enfants par la violence, alors ils ne seront jamais capables de se contenir sans une contrainte extérieure, et seront tentés de reproduire ce mode de relation. Nous manquerons toujours de policiers.

Les pères sont capables de faire ça aussi

Les pères ont un rôle important à jouer en ne dénigrant pas cette forme d’autorité des mères « moi j’y arrive ». Les pères peuvent au contraire soutenir cette forme et s’en inspirer car maternel ne veut pas dire exclusif mère. Parenthèse : il y aura un parallèle à faire avec la forme d’autorité démocratique qui est perçue comme féminine par les adolescents, donc faible voire homosexuelle.

Quand les mères sont seules ? Comment faire pour incarner l’autorité du père et celle de la mère en même temps ? 

Rien car c’est impossible, en tout cas du point de vue de l’enfant d’une manière générale. Aussi, reprocher à cette femme seule de ne pas incarner la totalité du spectre de l’autorité auprès de l’enfant, est violent et injuste. L’enfant devra trouver dans l’environnement des modèles identificatoires masculins et paternels, et la mère devra accepter les limites de son être et de son style. Nous devons changer ce discours culpabilisant sur le manque d’autorité des mères ; si l’on s’est compris il faudrait parler plutôt d’une difficulté pour les enfants d’accepter cette forme d’autorité par manque de maturité.

Nota, c’est la même logique avec les délinquants quand ils refusent toutes les conventions. Ce n’est pas l’autorité démocratique qui s’interdit la violence qui est faible, c’est eux qui sont incapables d’intégrer ce mode d’autorité. Même chose en entreprise quand une équipe, ou des hommes, refusent de travailler sous l’autorité d’une (faible) femme ou d’une personne « sans poigne » ; ce n’est pas  un manque d’autorité, ce sont ces hommes qui sont incapables d’intégrer ce mode de relation. Ça ne veut pas dire qu’il faille renoncer, seulement qu’ils ont des progrès à faire.

Mais ça existe des gens, mères ou pères d’ailleurs, dont on sent que le manque d’autorité est bien à eux ? Comme s’ils manquaient de consistance

Oui c’est vrai, et dans ce cas là on peut penser que les enfants ont perçu un trouble, et s’évertuent à mettre le parent au travail sur sa propre histoire, sur sa propre relation souffrante à la relation parent/enfant. Mais ce sont des cas particuliers pour lesquels on ne peut pas faire de généralités comme je viens de le faire, mais seulement conseiller aux enfants d’amener leurs parents chez le psy (vous avez bien lu).

L’enfant-roi, un mythe moderne

Il y a des enfants exigeants, voire tout-puissants, réactifs à la frustration. En clair des enfants-rois à qui tout serait dû, jusqu’à devenir de véritables tyrans domestiques.

C’est l’impression générale, mais si l’on regarde les choses sous un autre angle peut-être qu’au contraire on va observer des enfants malmenés par le rythme infernal de la famille moderne. Par exemple, à partir de quel âge laisse-t-on aujourd’hui un enfant aller seul à l’école ? Faire du vélo avec les copains sans surveillance ? Passer l’après-midi dehors loin de notre vue ? Quand vous avez la réponse, rappelez-vous à quel âge vous pouviez le faire, et demandez à vos parents à quel âge ils l’ont fait. Vous verrez que la situation des fameux enfants-rois ne s’est pas améliorée autant que la rumeur le dit. Vous verrez qu’au contraire pour beaucoup leur monde s’est rétréci. Vous vérifierez avec vos parents combien de temps ils passaient seuls à la maison, sans leurs deux parents, et vous regarderez combien d’enfants restent seuls à cause des horaires de travail des parents, ou pour d’autres raisons. Quand on étudie l’évolution des conditions de travail, notamment le développement des horaires décalés, on s’aperçoit que nombre d’enfants sont seuls au moment où ils auraient le plus besoin de leurs parents. Pour ceux qui ont des parents trop présents parce qu’au chômage, dire qu’ils sont des enfants privilégiés relèveraient de la mauvaise foi voire du cynisme.

Ce serait lié au développement du travail des femmes ? Plus  largement la vie moderne ?

Le développement du travail féminin – à l’extérieur, car il a toujours existé à l’intérieur – l’égalité des sexes dans le travail, l’autonomie des femmes, ne s’est pas accompagnée des moyens de soutien et de protection du lien parent/enfant et du lien mère/enfant en particulier. Le travail la télévision l’ordinateur captent bien des pères aussi, qui pour beaucoup ne coupent plus avec le monde extérieur. Et combien de jeunes mères donnent le biberon avec le portable dans la main ! En fait c’est surtout la voiture qui a dessiné les villes et les emplois du temps, allongé les temps de transport, absolument pas les besoins des enfants ou des personnes. Ceci a un coût social et psychique (la modernité nous dit-on c’est la circulation totale. Un sociologue, Z.Baumann, avec justesse, conceptualise la société liquide et l’amour liquide). 

Les enfants sont-ils réellement les premières victimes de la modification des conditions de vie ?

On considère que les enfants sont, en nombre, les premières victimes sur terre ; les deuxièmes en nombre sont les femmes ! Ça étonne quelqu’un ? La plupart ont une vie fatigante et sur un rythme qui n’est pas le bon, qui n’est pas le leur. Tous ne dorment pas correctement ni suffisamment (une enquête récente montre que nous avons perdu 3 heures de sommeil en 1 siècle) et beaucoup regardent des programmes excitants à la télé trop tardivement ou sont hypnotisés/excités par leurs jeux vidéo. Les parents se disent souvent tranquilles pendant ce temps. On ne traite aucun roi de la sorte, vous vérifierez, les rois imposent leur rythme aux autres ce qui n’est pas leur cas.

Qui est le chef d’orchestre donc de la vie de la famille  ?

La responsabilité des parents, vis-à-vis des enfants, est de vérifier si la vie qu’ils mènent est adaptée à ce qu’ils sont , avant de penser que leurs exigences et réactions sont des défauts liés à la toute puissance de l’enfant, et à leur manque de fermeté en retour. Nous ne devons pas oublier qu’ils ont des limites et qu’ils ne les connaissent pas – tant d’adultes non plus, ce qui est dommage – et nous avons à les protéger en les connaissant à leur place. Plus ils sont petits et plus ils ont besoin d’être comme des rois, maître du temps, et ce n’est pas tyrannie c’est simplement leurs limites. Ils ne sont pas tenus à l’impossible, pas plus que les adultes d’ailleurs.

Alors le leitmotiv : il faut les cadrer, ils manquent de cadre ?

C’est possible que des parents aient du mal à cadrer leurs enfants, notamment si eux-mêmes sont préoccupés par trop de choses et sont peu disponibles pour comprendre les difficultés de l’enfant. Mais contraindre un enfant ce n’est pas du cadrage, encore moins si c’est imprévisible pour lui et disproportionné. Les enfants sont sensibles à l’injustice. Ce qui peut cadrer et apaiser un enfant, c’est la cohérence des parents car l’enfant peut en comprendre la logique et anticiper. Enfin, ce qui est compliqué pour l’enfant, c’est de se sentir responsable de l’état de malaise du parent. Il est important d’expliquer aux enfants que l’on n’est pas mal à cause d’eux, mais à cause d’un problème autre. Trop d’enfants se retrouvent en bout de chaines des énervements et n’ont pas d’autres solutions, pour manifester leurs difficultés, que d’être royalement pénibles. 

Un enfant tyrannique pour des raisons psychologiques ?

Oui bien sûr, c’est fréquent, et ça vaudra une chronique spécifique. Parfois il faut explorer le lien parent/enfant pour comprendre que l’enfant réagit, car il n’a pas la parole, à une difficulté chez les parents. C’est à penser au cas par cas tant les causes peuvent être multiples. Il faut se rendre à l’évidence : les enfants ont un scanner et pointent les difficultés et souffrances des parents. Ils peuvent facilement s’en faire le symptôme, et c’est terriblement culpabilisant pour les parents qui perçoivent ce phénomène, mais ne peuvent s’y soustraire ou le régler. Si l’on rajoute le poids du regard des autres, l’enfant peut être perçu comme celui qui dévoile l’incompétence parentale, ce qui ne rapproche pas les parents des enfants. Un noeud peut se créer et il ne sert pas à grand-chose de le laisser se serrer.

L’actualité oblige. Une affaire d’inceste, prescrite, relance le débat sur  le temps du délai de prescription que certains voudraient sans limite.

C’est l’occasion d’évoquer une autre possibilité : le raccourcissement du délai de prescription. Pour comprendre ce que je vais dire, il faut d’abord se mettre d’accord sur l’objectif. Est-il de poursuivre possiblement toute la vie un violeur, car le traumatisme c’est perpète ? C’est-à-dire ne laisser aucun crime impuni ; ou bien est-ce d’encourager à dire, à révéler, à guérir ? Au risque d’une impunité partielle.

Vous pensez que le législateur est sur le premier objectif ?

Oui, il est du côté de la victime, croit-il, plus que de la souffrance de la victime elle-même. Il a le vrai souci de lui rendre justice, mais en faisant cela il ne l’aide pas car rendre justice ne veut pas dire être juste. Juste au sens de : l’action la plus adaptée à la situation réelle, à la souffrance d’une victime.

Vous êtes sur le second objectif en tant que psychothérapeute pour enfants ?

Pour un enfant, même arrivé à la maturité légale, dénoncer un membre de la famille au risque de l’envoyer en prison pour longtemps est une épreuve incroyable. Bien  des victimes y renoncent à leur initiative, ou des familles font renoncer l’enfant qui dénonçait un oncle par exemple. Curieusement, nombre de victimes semblent attendre la limite de la prescription, ou son dépassement, pour révéler le crime. Mais je n’ai pas de chiffres à avancer pour justifier cette affirmation.

Une limite plus qu’une imprescriptibilité 

Si j’allonge la limite, j’allonge à coup sûr le temps de la torture existentielle, si je limite le temps, c’est une opportunité pour la victime de la raccourcir car ça l’oblige à faire un choix. Elle est obligée de traiter plus rapidement cette question, de faire un sort à cette relation toxique : la marque de l’autre dans son corps et son psychisme. 

Au risque de pousser au silence définitif si le délai est trop court ?

Non, personne ne sait et ne saura jamais ce qu’est le bon délai psychique car il est intime et personnel. On ne peut le savoir qu’après-coup. Mais il y a un moyen de s’en tirer en s’appuyant sur la loi plus que sur la psychologie. Si un inceste « vaut » 15 ans de prison par exemple, il serait à tester que le délai de prescription passe à 15 ans, mais, et c’est là l’originalité de ma réflexion, que ces 15 ans de prison soient partageables, en quelque sorte. 

Qu’est-ce que ça veut dire 15 ans partageables ?

Qu’à partir de 18 ans, l’enfant, devenu adulte, sache que les années qu’il s’inflige à se décider sont déduites de la peine du violeur, comme s’il y avait un curseur. Plus vite il dira, plus le coupable aura la possibilité d’être condamné par la justice à une peine importante. Possibilité ne voulant pas dire obligation bien sûr car c’est le juge qui décide de la peine. Son attente est la part de la condamnation qu’il prend sur lui puisqu’elle réduit celle du violeur. Dans ces situations, les victimes supportent toujours une part de la condamnation, et on voit bien que certaines victimes la prennent en totalité, jusqu’à la veille du délai de prescription, voire toute la vie. L’année qui précède la date de prescription est particulièrement éprouvante de ce point de vue. 

Et souvent elles ne parlent qu’après cette fameuse date, quand elles parlent.

Une façon de se dire à elles-mêmes que leur blessure ne peut cicatriser. Ce faisant, elles nous font admettre qu’aucun meurtre n’est  cicatrisable. La justice ne peut pas s’engager sur ce terrain me semble-t-il. Et nous, pouvons-nous cicatriser si certaines victimes ne le peuvent pas ? C’est cette réponse que nous donnons aux victimes en rendant ces crimes imprescriptibles : non, nous ne pouvons cicatriser. Mais c’est confondre l’inceste comme fait social, agression sexuelle imprescriptible, et un cas précis d’inceste qui lui peut l’être sur le plan juridique.

Il y aurait prescription au-delà des 15 ans par exemple dans votre hypothèse ?

Non pas nécessairement, quelque chose ne peut pas être prescrite : la vérité et sa révélation officielle. On pourrait dans cette situation imaginer que la dénonciation ne soit jamais prescrite mais la condamnation  si, ou bien limitée. Par exemple, quand c’est au-delà des 15 ans, ça pourrait donner lieu à une condamnation a minima, symbolique par sa durée. Dans cette configuration, on peut espérer plus de révélations, plus de soutien aussi dans ce travail psychique de clôture, de cicatrisation.

La justice pourrait-elle faire ce genre de choses ?

Je ne sais pas comment c’est possible en droit, ce n’est pas de ma compétence. L’important pour moi est le soutien aux victimes – et la prévention – à la fois dans la prise de parole publique, et dans la mise en mots. C’est-à-dire dans ce double travail d’appel à l’ordre à l’extérieur de soi, dans la société, et dans la remise en ordre à l’intérieur de soi. On imagine à peine combien le chaos peut régner après de tels évènements qui sont, comme le meurtre, de l’ordre du tabou, donc structurantes dans toutes les sociétés (ou presque, il existe des pratiques culturelles que l’on considéreraient comme incestueuses chez nous).

Mais dans ce mouvement de curseur, n’y a-t-il pas la répétition d’une injustice ?

Si un enfant ne dit pas de suite, ni à ses 18 ans, c’est qu’il prend la peine de prison pour lui, en totalité, et qu’il en épargne le violeur. Une prison de silence et de souffrance. Si notre objectif est que l’enfant en prenne pour le moins longtemps possible, il faut réduire le délai de prescription au lieu de l’allonger. Envoyer son père son oncle son frère un voisin en prison, plus rarement sa mère ou sa tante mais ça existe, et même si concrètement c’est le juge qui le fait, est un chemin de croix. Il est cruel de faire durer ce délai pour notre besoin de déclarer que l’inceste comme fait de société est insupportable. Il faut à tout prix, de mon point de vue, faciliter la dénonciation et soutenir le travail de couture que l’enfant va devoir réaliser face à la double effraction qu’il a subi, physique et psychique.

Cette peine partageable, il faut bien l’appeler comme ça, servirait la prévention ?

Je ne sais pas vraiment si l’on peut prévenir la perversion ou la psychopathie avec des mesures de justice, je n’en mettrai pas ma main au feu, je pense cependant que l’on faciliterait les dénonciations. En tout cas, on les faciliterait pour un nombre significatif de cas. Hélas pas tous bien sûr car, et c’est ça le problème de fond qui fait que justice ne sera jamais rendu uniformément, toutes les situations sont uniques, et les circonstances qui permettraient à certains enfants de dire, empêcheront d’autres. Aucune stratégie juridique je pense ne peut solder la question, et on ne peut négocier avec la victime la sanction, elle doit être dégagée de ce genre de réflexion sinon on la garderait en lien avec le violeur.

La question pour vous reste celle du lien ?

Toute marque sur le corps, ou sur le psychisme, est un stigmate qui signe une appartenance symbolique d’une victime à son bourreau, comme du bétail à son propriétaire. Le viol est une disqualification de l’autre en tant qu’être humain libre et séparé de soi, c’est une appropriation, une emprise pathologique, ou une infraction physique et corporelle pour rester présent à vie dans le psychisme de l’autre. Bien sûr, dans ma proposition, il y a une sorte d’injonction à traiter la question qui serait une injonction à cicatriser. Discutable donc. Mais on peut remplacer alors le terme d’injonction par celui de limite qui serait donner à la victime par la société pour qu’elle fasse ce travail. Sans garantie bien sûr. A mon avis, en allongeant le délai de prescription, on la condamne à prendre un chemin sans fin, avec ce qu’il lui reste de forces. Je trouve ceci d’une plus grande violence, beaucoup plus violent en tout cas.

Qu’allez-vous faire de votre proposition ?

Je vais la communiquer à une association par exemple pour qu’elle fasse partie du débat, que le délai soit pensé dans toutes ces variations au-delà des automatismes de pensée. Si je reçois un commentaire, je le joindrai à cette communication.

Adopter son enfant

Tous les enfants du monde sont-ils des enfants adoptés  ?

Hélas non. Bien sûr beaucoup d’enfants sont les enfants biologiques de leurs parents, et pourtant ce n’est qu’une donnée de base, ça ne suffit pas en soi pour que le lien de filiation s’établisse valablement. Si l’instinct maternel ou paternel existe – aujourd’hui on observe des modifications neurologiques à partir de la naissance d’un enfant – il faut constater que le rejet maternel ou paternel existe aussi. La filiation directe ne suffit pas pour que le parent se sente authentiquement le parent protecteur et attentif de son enfant. Encore faut-il qu’il l’adopte psychologiquement. Et ça ne réussit pas à tous les coups loin s’en faut. C’est un travail psychique qui a ses méandres. Bien sûr, pour la mère, le fait de l’avoir porté peut aider, mais ce n’est pas systématique car il faut qu’elle accueille un enfant réel et non pas l’enfant de ses rêves ; un enfant qui n’existait pas avant de naître. Rappel, avant de naître c’est un fœtus, pas un bébé. Et cette rencontre réciproque ne va pas de soi. Qui est cet étranger ? Différent des rêves, qui ressemble à …  et qui n’en fait qu’à sa tête. Le travail psychique d’adoption passe par l’acceptation de sa responsabilité vis-à-vis du nouveau-né, quoiqu’il soit, par l’acceptation d’une dépendance réciproque sur le long terme, par l’acceptation de la réalité dont il est une incarnation. Certaines n’y arrivent pas, elles peuvent refuser cet intrus ou les fantômes qui l’accompagnent. Mais toutes ont ce travail à faire qu’elles soient mères biologiques ou non.

Pour le père ?

C’est un peu le même travail avec une autre difficulté : il doit adopter son enfant pour une relation directe indépendamment de la relation qu’il entretient avec la mère, et  surtout indépendamment du lien fort que le nouveau-né tisse avec la mère qui peut lui faire vivre un sentiment d’exclusion. Il y a aussi des ratés pour les pères biologiques ou adoptifs, et l’on voit bien lors des séparations combien des pères ou des mères échouent sur le maintien d’un lien de qualité.

La rencontre ne devrait-elle pas se faire spontanément ?

Il faut du temps pour que la rencontre ait lieu, souvent quelques jours, parfois des mois, et parfois elle ne se fera jamais. Surtout si l’on s’en tient à l’évidence de la biologie et que l’on n’interroge pas sincèrement ses réticences, ses difficultés, ses blocages. Or il n’y a rien de plus urgent que d’affronter ses démons si l’on veut rencontrer l’enfant. Urgent aussi de laisser du temps au nouveau-né pour rencontrer ses parents, du temps pour apprendre à être leur enfant car c’est la première fois qu’il est un bébé. Il a seulement le potentiel pour être bébé, une compétence pour l’être (il a une préthéorie mais pas la pratique). Curieusement, quoique, il faut aussi que chaque parent adopte le conjoint dans son nouveau statut et il ne suffit pas de le dire pour que cela se fasse. C’est une autre histoire tout aussi délicate.

Quand l’enfant n’est pas désiré, la rencontre peut-elle se faire ?

C’est aujourd’hui une urgence pour les parents de dire que l’enfant était désiré. Plus dur à dire si ce n’était pas le cas car c’est empreint d’une grande culpabilité. Mais le terme d’enfant désiré pose problème puisqu’un enfant n’existe qu’à partir de sa naissance. Une jeune maman m’a donné la clé un jour, elle m’a dit : « je n’avais pas de projet d’enfant ». Vous voyez la différence ? Ce n’est pas le désir conscient de cet enfant-là qui importera dans la relation, mais la rencontre, la façon dont l’enfant réel va être accueilli, reconnu, même s’il n’était pas programmé dans l’agenda de ministre des parents, même s’il bouscule tout. Quoi qu’il en soit, même prévu, même anticipé, quand ça se passe bien un enfant bouscule tout.

Dans l’histoire de l’humanité, l’enfant désiré est lié au choix offert par la contraception et l’avortement

Des milliards d’êtres humains sont nés du seul désir sexuel des parents ou d’un des parents, dans l’amour  ou la haine. Les méandres du désir inconscient sont difficiles d’accès, je n’en parlerai pas. Hélas, beaucoup d’adultes souffriront longtemps de ne pas avoir été désirés, croient-ils, et c’est parfois une blessure narcissique dont je vous propose de penser qu’elle se constitue sur un malentendu, un mal-dit. La question serait plutôt : la magie de la rencontre a-t-elle opéré ? Si non, alors il faut s’atteler à la tâche car rien n’est perdu pour autant.

Peut-on poser la question de l’adoption d’une génération par une autre ?

Oui il serait intéressant de reprendre les choses sous cet angle, politiquement. Je pourrai redire les mêmes choses, ça garderait du sens mais du coup ça permet de rajouter un autre élément. Les progrès technologiques font que le lien entre les générations est différent aujourd’hui, il y a une rupture. Les sociologues ont beaucoup étudié ce phénomène de rupture dans la transmission. Il y a chaque jour des inventions technologiques qui changent la face du monde sans que nous le percevions toujours, qui font que les parents ont moins à transmettre. Plus personne ne peut dire  à quoi ressembleront les métiers dans 10 ans. Les nouvelles générations peuvent se retrouver conforter dans leur fantasme d’auto-engendrement, dans le fantasme qu’ils sont les éducateurs de leurs parents dépassés par les nouvelles technologies ; et des parents renvoyés à un statut de petit enfant naïf. C’est un changement majeur car du coup on ne sait plus qui doit adopter qui, on ne sait plus forcément ce qu’il faut transmettre entre les générations et l’on peut imaginer que le recours angoissé aux racines peut faire office de lien ultime, office de résistance aux évolutions technologiques et biotechnologiques. C’est une hypothèse de sociologues et de psychologues à laquelle je souscris.

Quelle attitude adopter ?

Il y a un mot que je n’ai pas prononcé car il est compliqué d’en parler, c’est la mort. La vie nouvelle contient la question de la mort et des angoisses associées. L’enfant est porteur d’un sacré message, non pas d’une information nouvelle car nous nous savons mortels, mais d’une prophétie qu’il incarne. Nous pouvons nous contorsionner comme Laïos face à Oedipe,  l’oracle est implacable. On peut dire les choses d’une manière moins dramatique et moins passionnée : l’enfant en naissant nous fait percevoir la profondeur du temps, la profondeur du cycle des générations. Comme une éclipse solaire nous fait percevoir le vide interstellaire. Ainsi il est commun de dire que le temps est passé, il serait plus judicieux me semble-t-il de dire : nous sommes passés devant le temps. C’est-à-dire que chaque être humain à son horloge propre et ce nouveau-né nous échappe déjà en même temps qu’il est là. Par son arrivée il vient questionner notre rapport à la temporalité, mais nous n’avons pas tous les mêmes réponses à fournir.

Comment soutenir ce travail d’adoption ?

Une société, les individus qui la composent, dévoile son visage dans la façon dont elle adopte la génération suivante. Force est de constater que la tension entre les générations est forte dans tous les pays du monde quand on voit le sort réservé aux enfants par les traditions ou par les guerres (économiques ou armées). Dans nos sociétés occidentales il serait prétentieux de dire que nous organisons valablement l’accueil des nouveau-nés ! Le manque de crèches, les temps de transports, le travail décalé, la qualité de la nourriture, l’excitation permanente, la pollution… Difficile d’affirmer que c’est une préoccupation première. Ils vivent avec nous la vie que nous menons, une vie d’homo-economicus, ils ne sont pas au centre de l’organisation de la cité. Ça dure depuis des siècles, mais cela peut-il durer encore un seul ? Au-delà de la simple mais essentielle question des limites du corps : notre capacité à respirer du mauvais air et à ingérer des produits toxiques ; personne ne connaît en revanche la limite de plasticité du psychisme humain. Jusqu’à quel point les enfants sont-ils capables de s’adapter aux changements très rapides qui s’imposent à nous s’ils ne sont pas correctement adoptés et protégés par la génération précédente ? Dans ces conditions, jusqu’à quel point seront-ils capables de devenir eux-mêmes une génération fiable et protectrice pour la suivante ? Le nombre croissant de comportements psychopathiques – pas de modifications génétiques connues, mais la pollution expliquera peut-être une partie du phénomène – devrait nous interroger sur notre responsabilité sociale.

Le cycle retrouvailles – séparation

La petite famille est à peine née que déjà les questions de séparations sont envisagées !

La séparation d’avec la mère et les angoisses associées sont la grande affaire de la petite enfance. Autant pour les parents que pour les enfants. Et il n’est pas impossible que ces angoisses nous poursuivent toute notre vie. Combien d’adultes n’ont en fait jamais vécu seuls ? Combien d’adultes gardent toute leur vie un doudou pour dormir ? Ou la lumière allumée ? Pourtant il faut bien apprendre à se séparer car pour vivre sa vie dans une autonomie  suffisante et tranquille il s’agit de surmonter ses angoisses d’abandon, de danger imminent, de les apprivoiser et de les transformer.

Il y a une espèce d’urgence à l’autonomie dans notre nouvelle culture. Une injonction.

Oui, il faudrait les préparer à être des cow-boy solitaires,  des self made, le mythe libéral quoi. Beaucoup de parents apprennent la séparation à leurs enfants en créant des séparations précoces, pour qu’ils s’habituent à la séparation justement. C’est la théorie spontanée de l’apprentissage par la confrontation au réel. « Tu devrais le mettre à la crèche le plus tôt possible », « il ne faut pas lui donner le sein si tu veux reprendre le travail » etc.. En clair il ne faut pas trop s’attacher car ça va rendre la séparation encore plus dure. Autant ne pas trop se lier ou trop s’attacher. Cette logique est implacable mais… fausse, car c’est faire une analogie entre le lien psychique mère/enfant et la corde. Si on renforce une corde elle est plus difficile à couper c’est vrai, en revanche pour le lien mère/enfant c’est le contraire, plus il est de qualité et plus il sera facile de le couper (symboliquement) dans la certitude que l’on est qu’il est facile de le reconstituer, parce que fiable. Il est plus facile de se séparer d’une mère que l’on a eue (elle est reconstituée à l’intérieur) que d’une mère que l’on n’a pas eue et que l’on risque de chercher toute sa vie.

Comment préparer valablement cette capacité à se séparer tranquillement

Pour se séparer il faut d’abord apprendre à se retrouver. Curieux non ? C’est-à-dire que sur le plan psychologique les retrouvailles doivent précéder les séparations. Pas si curieux que ça car les petites séparations sont multiples durant la petite enfance mais nous négligeons les retrouvailles comme faisant partie d’une boucle vertueuse. Pourtant il suffit de se souvenir : vous attendiez votre amoureux à 20h pour aller au restaurant ou au cinéma. Quand il est arrivé tranquillement à 21h sans avoir prévenu de son retard… drame. L’impatience et l’incompréhension ont remplacé la joie de se retrouver par du ressentiment voire de la colère. Conflit intérieur. En toute logique vous auriez dû vous réjouir qu’il ou elle arrive enfin, et pourtant qu’il est difficile de surmonter le sentiment d’avoir été traité négligemment. Le sentiment d’humiliation rôde et se lie à la souffrance du manque. Il faut du temps pour surmonter ce conflit qui rend silencieux, et gâche les retrouvailles qui ne peuvent pas être joyeuses et ne les rendra pas plus facile la prochaine fois, bien au contraire.

Vrai pour les familles dont le père est en déplacement long par exemple ?

Ces familles savent combien c’est difficile l’absence. Au début l’absent manque, à la fin il dérange. Le travail consiste toujours à surmonter ce conflit lié au retour de l’autre. C’est la même chose pour les petits enfants qui ont attendu au-delà de leur capacité et se sont accrochés au souvenir fragile de leur mère. Vous observerez d’ailleurs comment même un tout petit bébé peut tourner la tête à sa mère qu’il retrouve après une absence trop longue pour lui. Dans ces cas-là prudence et patience, il faut lui laisser le temps de pardonner à sa mère par un sourire avant de lui faire une demande : prendre son lait par exemple, chose qu’il pourrait vous refuser dans un premier temps.

Des retrouvailles réussies ce serait quoi ?

De la disponibilité, du sens de l’observation. Le temps que l’on donne à l’enfant pour qu’il dépasse son conflit, ses sentiments contradictoires, et la perception blessante voire humiliante du manque. Pour l’aider, il faut… ne rien faire, si tant est qu’attendre les bras symboliquement ouvert était rien. Et c’est difficile semble-t-il car ce n’est pas un apprentissage banal. Ne rien faire c’est ne pas déballer les courses, ou vider la machine. Ne pas téléphoner, ne pas regarder la télé. Ne rien faire c’est rester à sa disposition, éventuellement près du sol. Pour qu’il s’approche, raconte à sa manière sa journée, pardonne à son parent. Quant à l’issue de ce rapprochement il repart à ses activités, le cycle séparation/retrouvailles est bouclé, le parent peut repartir à ses occupations. Même chose quand on rentre de déplacement, on laisse les valises dans l’entrée et on s’assoie… mais sans télé ni portable. Il n’y a rien de plus urgent que d’attendre et ne rien faire. Bras ouverts on a dit. Nota, cela ne veut pas dire qu’il faut faire ça à la crèche ou chez la nounou, il faut le faire chez soi.

On dit retrouvailles pour parler de retrouver l’autre, et se retrouver quand il s’agit de soi à soi

Oui et c’est intéressant de jouer avec ces deux termes. Pour se retrouver soi-même il faut qu’il y ait eu retrouvailles avec l’autre car l’on s’était un petit peu perdu en son absence. Perdu ça veut dire être tiraillé par des sentiments contradictoires, entre désir de le revoir et désir de le mettre en pièce pour avoir manqué à notre appel. Mais la destruction est impossible car l’autre est le réceptacle de tant de désirs, l’enfant ne peut alors que frapper de dépit. Vous êtes autorisés à faire des liens avec des violences adultes aussi. Cette dépendance est une grande souffrance, une véritable humiliation qui met l’enfant en miette, il faudra donc qu’il y ait retrouvailles pour qu’il se retrouve enfin unifié dans un sentiment de dépendance apaisée, réciproque d’une certaine manière car la question de l’amour est : qui suis-je pour toi ? Rassurez-vous, ce conflit dure toute la vie quand on aime !

Ce n’est pas un trop d’amour pour l’enfant, un trop de mère, qui empêche une bonne séparation alors ?

Qui peut dire ce que veut dire trop ? Ca change en fonction des époques et des cultures. Et ça a beaucoup changé ce dernier siècle avec la baisse de la mortalité et de la natalité. Les enfants ont cette compétence à être séparés mais encore faut-il que la mère elle-même, ou le père, soit tranquille avec la séparation, qu’ils ne confonde pas par exemple l’amour avec l’impossibilité de se séparer, l’amour avec la souffrance de la séparation, ce qui est une confusion fréquente. On peut repérer des parents qui ont besoin de voir leurs enfants souffrir de la séparation et besoin de souffrir en retour ; alors les enfants apprennent à pleurer pour faire plaisir à leurs parents. Comme si la légèreté était interdite, comme si la culpabilité affichée par le parent était un gage d’amour à donner l’enfant .