Taxe Zucman : questionner la question

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Dans les sciences sociales, on questionne toujours la question ; mais c’est une attitude subversive qui sent le souffre en politique. 

Par exemple : Faut-il taxer les riches ? 

C’est le pseudo-débat qui enrage sur les plateaux et les Assemblées. D’une manière un peu indécente je trouve, des courtisans défendent les plus riches contre ce qu’ils appellent “l’impôtmania” française. S’il y avait un vrai débat, on questionnerait d’abord et publiquement les termes de la question, juste pour savoir de quoi l’on parle.

Questions sur la question : 

  • Existe-t-il une limite juste à la richesse, à la propriété, puisqu’elles correspondent à un inverse par rapport à la moyenne dans un monde fini ? Vous avez noté peut-être que les plus riches ont toujours tenu leurs intérêts pour l’intérêt général, et ceci bien avant la Révolution.
  • Et une limite juste à la pauvreté, au dénuement ? 
  • Quel serait l’écart juste entre les salaires dans notre pays ?
  • A quelle conception de l’Etat l’impôt correspond-t-il ? L’Etat juste est-il au service de la liberté, la santé et la sécurité de tous, ou de certains  même si c’est aux dépens d’autres ?
  • Est-il juste de dégager 20, 50, 70 t/CO2/an simplement parce que l’on est riche ?
  • Est-il juste en démocratie de traiter les problèmes en se référant au concept du Juste,  qui n’est pas le Normal ?

Que pense la ou le député qui va décider à votre place ? Et vous, vous en pensez quelque chose ?

En posant ces questions, on voit vite que la (petite) taxe Zucman ne répond pas aux enjeux écologiques, même si on la double et qu’on la consacre à la transition écologique.

Le problème est plus grave : il est dans la définition même de la liberté dont tout le monde se réclame.

D’une part, il y a la liberté des traités commerciaux qui ont leurs tribunaux : celle d’entreprendre sans entrave et quelles que soient les conséquences sur les autres. Ses partisans n’ont pas intérêt à voir ou faire exister une communauté souveraine. There is no such thing as a society (une société ça n’existe pas), disait Margaret Thatcher.

D’autre part, il y a celle intégrée dans la constitution (française et européenne) via le principe de précaution qui a ses cours de justice : la liberté limitée par celle d’autrui. Dans ce cas, la communauté a une existence, mais elle n’est pas souveraine ! Donc elle n’est pas une communauté, mais une masse d’individus.

Notre capacité à contenir de tels paradoxes a un coût, mais ce ne sont pas les plus riches qui les paient.

Extraits du livre PROPRIÉTÉ, Le sujet et sa chose,  de Christophe Clerc et Gérard Mordillat. Seuil 2023

p 68 Conflit originel. 

Le premier grand conflit sur la propriété a eu lieu en 494 avant J-C. Pour le décrire l’historien romain Tite-Live, met en scène un vieillard réduit à la misère, couvert de glorieuse cicatrices que le peuple reconnaît comme un ancien centurion valeureux. “Ruiné par les dévastations de l’ennemi, il s’était vu contraint d’emprunter ; ses dettes grossies par les intérêts, l’avaient dépouillé d’abord du champ qu’il tenait de son père et de son aïeul, puis de tout ce qu’il possédait encore : bientôt, s’étendant comme un mal rongeur, elles avaient atteint sa personne elle-même. Saisi par son créancier, il avait trouvé en lui, non un maître, mais un geôlier et un bourreau”. Le peuple ému, s’agite et demande la suppression de l’esclavage pour dettes.

Le Sénat, composé de la noblesse patricienne, s’y oppose. La tension monte, mais une guerre s’annonce, l’ennemi Volsque arrive et il faut enrôler les citoyens pour former les légions. Le peuple outragé refuse la mobilisation : “les citoyens s’exhortaient les uns les autres à ne point se faire inscrire : il valait mieux périr tous ensemble que périr seul. C’était au patriciens de se charger du service militaire, c’était aux patriciens de prendre les armes ; les dangers de la guerre seraient alors pour ceux qui en recueillaient tout le fruit.” Le Sénat tente des manœuvres dilatoires avant de finalement faire une promesse d’abolition. Les citoyens qui pensent avoir obtenu satisfaction, s’enrôlent. La guerre est gagnée, mais, la paix revenue, l’engagement est trahi par le consul Appius Claudius. Le peuple est furieux, il résiste aux réductions en esclavage des siens : “On recourait à la violence. La terreur et le danger de perdre la liberté passait des débiteurs aux créanciers, quand ceux-ci virent que sous les yeux même du consul, la multitude osait les maltraiter, un après l’autre.” Mais la menace de guerre revient, les Sabins se faisaient menaçants, et le cycle recommence : demande d’enrôlement, refus populaire, promesse d’abolition, enrôlement, victoire, et nouvelle trahison de la promesse sous la pression des créanciers. C’est alors que le peuple pose un acte fondateur. Se constitue en plèbe, il entame une grève de masse. Il se retire à proximité, dans un fort situé sur le mon sacré, et attend.

Plutôt que de céder sur la propriété des esclaves pour dettes, le sénat préfère concéder une réforme institutionnelle de grande ampleur : il accepte la création de tribuns de la plèbe. Dotés d’un pouvoir général de véto sur toute décision, ils sont protégés par une inviolabilité personnelle. Les derniers deviennent presque les premiers. La leçon est claire : pour le Sénat patricien, tout vaut mieux que de céder sur la propriété. 

Le conflit sur la propriété de la terre fait l’objet de la même intransigeance. Bien que les soldats soient le peuple en armes, les patriciens imposent que les terres conquises soient versées dans le domaine public, dont ils s’arrogent en sous-main le contrôle et la propriété. Privé du fruit de ses victoires, exaspéré par cette appropriation illégale, pour « chasser les patriciens des héritages publics, injustement usurpés », le peuple va réclamer le vote d’une loi agraire à neuf reprises, entre 486 et 468 avant J-C. Pour faire céder les patriciens, tout va être tenter : refuser de nouveau l’enrôlement quand les ennemis envahissent le pays, faire exprès de perdre la guerre quand celle-ci est menée par un consul patricien résolument hostile à la loi agraire (Appius Claudius), et déclencher un procès contre ce consul après sa sortie de charge.

La résistance des patriciens est à l’avenant. Ils n’ont guère le choix, leurs demeures pourraient être menacées : comme le rappelle Tite-Live, la totalité de la ville de Rome ayant été à l’origine prise à l’ennemi, les villas des patriciens qui s’y trouvent relèvent du droit de conquête et pourraient donc être déclarées biens de l’État. Ils font donc condamner à mort et exécuter un consul patricien,  Vecellinius, qui était favorable aux intérêts plébéiens, sous l’accusation d’avoir voulu devenir roi en cherchant les faveurs du peuple. Ils font assassiner le tribun Cnaus  Genucius, qui poursuivait en justice des consuls hostiles à la dernière proposition de loi agraire. S’ils doivent céder à nouveau sur le pouvoir des tribuns, dont l’indépendance est menacée par un nouveau mode d’élection, ils tiennent bon sur la réforme agraire.

Enfin, à partir de 467 avant J–C, ils se concentrent sur une nouvelle stratégie : continuer à refuser la réformes pour tous, mais insister sur l’attribution d’un nombre limité de lots gratuits de terre dans les colonies nouvellement fondées. Comme l’écrit Tite-Live, ” Antium, ville voisine, favorablement située sur le bord de la mer, pouvait recevoir une colonie” : il était donc facile de donner des terres au peuple, sans exciter les cris des propriétaires, sans troubler la paix de Rome. On rejoint ainsi la légende de la fondation de Rome, qui aurait donné lieu à l’attribution gratuite à chaque colon de deux jugères de terre (environ 0,5 ha). Mais Rome n’est plus dans le temps des mythes : elle a inventé, sans le savoir, la lutte des classes.

 

ndlr. Est-il nécessaire d’ajouter un commentaire ?

Le voyage. Une petite nouvelle

Plus personne ne me parle, ni désire me parler vraiment. Je ne suis plus un interlocuteur. Trop vieux sûrement, à moins que ce soit le monde qui soit trop jeune. 

  • Tu as perçu que tu ne te comportes pas de la même manière quand tu parles à quelqu’un qui fait partie de ta catégorie psychique de partenaires sexuels potentiels ? Ma femme confirme d’un simple oui. Je suis presque surpris qu’elle ne me conteste ni la catégorie psychique ni une attitude.
  • Je constate que je ne fais plus partie de cette catégorie pour personne. C’est celle qui pousse à la parade, au désir de te parler, de t’écouter. Plus personne ne parade devant moi, ou ne cherche ma compagnie pour parader.
  • L’autre possibilité pour faire parader les gens devant soi,  pour qu’ils t’écoutent, c’est d’avoir un pouvoir quelconque, un intérêt particulier. Le pouvoir c’est l’équivalent d’un objet sexuel qu’on met sous le nez des autres pour les attirer.

Ce qui est sûr, c’est que je tourne à vide désormais, j’ai du mal à penser parce que ma parole semble avoir atteint une date de péremption. Pour être honnête, les mots jouent de plus en plus à cache cache avec, je dois adapter mon langage aux mots dont je me souviens. Tout ce qu’on attend de moi c’est que je dise où j’ai mal le matin ; si j’ai pris mes médocs ; comment j’ai dormi la nuit. Ou le soir,

  • tu ne reprends pas des poivrons ? Tu adores ça d’habitude

Hier les enfants sont venus. J’ai tenté de parler de la situation écologique, des inégalités, des vies volées, je veux dire parler vraiment, mais je radote en bout de table, alors je me tais rapidement. Mes souvenirs ? Ils les connaissent ; croient. Même moi je ne suis pas sûr de les connaitre encore. Mes peurs ? Ils les devinent. Mes idées  ? Elles ne comptent plus parce que le monde qui vient n’est pas le mien. J’ai pourtant le sentiment d’avoir beaucoup de choses à transmettre. Ma façon d’être en lien avec le monde est obsolète ; je n’ai plus la prise qui va avec. Plus exactement, la prise que le monde m’offrait a été désactivée. Tout ça est mort. Tout simplement.

  • Tu sais, j’ai encore un rôle important auprès des enfants, pour ne pas dire fondamental, mais sur le plan psychique seulement : je suis en première ligne face à la faucheuse, ça donne de la légèreté aux générations suivants tant qu’elle ne m’a pas eu. Tu comprends ce que je veux dire ?
  • Oui. Ma femme est toujours d’une précision chirurgicale. Je la soupçonne de se rappeler me l’avoir entendu dire.

Moi vivant, quel que soit mon état, mes enfants peuvent ne pas penser à la fâcheuse. Et avoir peur… pour moi.

  • Nous avons un passé de proie, nos gènes et notre psychisme ont gardé ça en mémoire : ce sont les plus faibles que les prédateurs repèrent et prélèvent. D’ailleurs j’ai l’impression parfois que c’est pour cette raison qu’une grande partie de la population attend son sort sans se plaindre, comme si c’était leur destin ; leur place dans le groupe, être à la périphérie et donc les premiers visés par les prédateurs.
  • Il faut faire tourner le lave-vaisselle chéri. Chirurgicale.
  • Chez de nombreuses espèces, les dominants sont au centre et les dominés ou les jeunes hors hiérarchie sont à la périphérie, les premiers à la merci des prédateurs. C’est une organisation pyramidale en fait, mais à plat.
  • En parlant de plat, il faut nettoyer celui-là, avec l’éponge. Chirurgicale. Elle a été infirmière de bloc. 

Alors je me consacre à ma mission, la dernière et la plus importante pour ma famille : me battre contre la faucheuse. Je me battrai jusqu’au bout pour mes enfants. Je leur dois ça, car je leur dois tout ; je suis né avec eux.

  • On s’arrête prendre un verre ? Pas besoin d’attendre la réponse de Bob. Il sait que ce n’est pas une question.

Surprise en arrivant sur la place, on ne reconnait pas le bistrot de nos virées passées. Design tip top, un cachet local, d’une originalité convenue. Il manque juste la patine du temps et les fautes de goût. C’est vrai qu’on ne passe plus souvent par là. 

  • Avant c’était en rentrant d’un match, aujourd’hui c’est en rentrant d’un rdv médical. Misère ! On en rit.

Je ne reconnais personne. Je veux dire que les gens d’aujourd’hui ne ressemblent pas à ceux d’hier. Ils sont plus grands, plus beaux, mieux habillés, avec beaucoup plus de goût. S’il y a un truc que je ne regrette pas, c’est la mode de notre époque. On nous a fait porté des déguisements ridicules qu’on mettait par conformisme. Surtout parce qu’on était con. C’est rien de le dire.

Mais ils parlent de rien. Je trouve. Ils ont un portable greffé dans la main ; ils parlent avec gravité de choses sans importance, ou donnent de l’importance à des choses sans gravité plutôt. Enfin qui ont de l’importance pour leur vie bien sûr, mais la petite, mais aucune pour la grande, leur grande vie. Faut bien utiliser son intelligence et sa créativité à quelque chose, mais pourquoi à des futilités plutôt qu’à de choses graves ? Je cherche toujours la réponse.

  • Je ne vois plus que des consommateurs qui parlent de voyages. Toujours plus vite, plus loin. Tout faire vite. Je ne vois plus de producteurs comme on l’était nous. Nous on parlait du monde des gens, pas de le visiter dans des hôtels aseptisés.

Bob ne dit rien. Je l’appelle Bob pour Bob l’éponge car même imbibé il pouvait conduire. A l’époque c’était autorisé. Il m’a ramené plus d’une fois. Avant on disait dans une brouette, mais y’a plus de brouettes à la sortie des bistrots depuis longtemps. C’était décarboné pourtant. Et on buvait local, circuit court vertueux en vin et spiritueux.

  • Il me semble que nous on parlait de choses importantes. On se mêlait des affaires du monde. On militait, on se battait. Bon, quand on s’est trompé on s’est pas trompé à moitié, mais on n’a pas renoncé à notre humanisme pour un truc qui brille… Enfin je crois.

Bob ne dit rien. Ça fait quelques temps qu’il a lâché. Il s’est rangé des manifs où on ne voyait que lui avec sa tignasse rousse et sa grande gueule.  Ses ennemis l’appelaient le lion du Poitou, en référence au baudet du même nom. C’est vrai que c’était une sacrée bourrique ; un sacré militant, un coureur de fond, au double sens du terme. Il m’a recadré plus d’une fois avec ma tendance à l’anarcho-syndicalisme. Il a eu longtemps une culture que je n’avais pas. Pour les cheveux, il a gardé son avance. 

  • Les gens parlent de leurs voyages alors qu’ils ne font que des trajets. Plus vite, plus loin. Surtout faut pas qu’il y ait des aléas sur le trajet. Ils sont comme télé-transportés d’un point à un autre. Les pauvres font des sauts de puces, les riches des bonds de géants.
  • Tu veux dire d’un décor à un autre. Ils transforment le monde en parc d’attraction.

Le cerveau de Bob qui est devenu spongieux. Y’a plein de trous. Quand tu appuies dessus, même les souvenirs ont du mal à sortir, mais y’a encore de beaux restes. Quand on parle entre amis, ça ressemble à l’EPHAD. Tout le monde y va de son bobo, de son examen, de son médoc. Ça fait rêver. 

  • je me souviens d’un jour où j’ai vu un graffiti sur un mur, sûrement des anars “on est con, mais pas au point de voyager”, ça m’a beaucoup faire rire. Tiens une réminiscence que Bob me livre pour la première fois. Cet endroit doit l’inspirer, le juke-box peut-être.

Aujourd’hui on rit moins. On passe notre temps à lutter contre le vieillissement alors qu’on n’y peut rien, et on néglige les sujets importants où l’on y peut quelque chose. On les traite comme la pluie, on sort le parapluie et on chante dessous. C’est dire si on est con. Je tente bien de temps en temps de parler de choses importantes, mais tout le monde prend la tangente. 

  • un voyage, ce sont les aléas que l’on rencontre sur le parcours, les détours que le terrain et les gens nous imposent ; à l’aller comme au retour. Les aléas qui nous arrivent sur le chemin quoi. Aujourd’hui on se préserve des aléas, on prend même des assurances contre les aléas. Le voyage on l’a réduit à un simple trajet d’une attraction à une autre dont il faut se débarrasser le plus vite possible. Je crois qu’on s’est fait avoir. Moi j’ai l’impression d’avoir été d’un conformisme pathétique. 
  • On a fait comme tout le monde, justifie Bob. C’est bien ce que je dis Bobby. 
  • On n’a eu aucun courage dans bien des domaines, aucune originalité. On était productiviste car tout le monde l’était, on a pris les autoroutes de la pensée avec les autres. Tu parles d’une gloire. Aujourd’hui on arrive au péage, et la note est salée. Mais on la laisse à la jeunesse.
  • On n’a pas été les seuls. Il insiste ce couillon.

Mais c’est bien ça que je reproche à notre génération. On a foncé droit devant. La modernité c’était des trucs et des bidules ; des pseudo-voyages de plus en plus loin. Pour voir quoi ? Des trucs qu’on a vu à la télé. Mais on ne parle toujours pas l’anglais, on reste entre voisins de trajet. En plus, on attend que cette belle jeunesse se crève la paillasse pour nous soigner et nous ménager. Je ne suis pas sûr qu’on mérite quoique ce soit de ce que l’on a reçu. On a perdu tellement de batailles, tellement d’acquis par les générations précédentes.

  • On a été complice de toutes les dérives consuméristes. Alors qu’il y a des copains qui ont eu le courage de changer dès les années 75, quand ils ont vu Dumont. J’ai l’impression qu’on n’a légué que des défaites aux générations suivantes. Un ange passe. Mâle ou femelle ? Femelle je pense car je n’ai pas entendu le bruit des grelots : j’espère qu’il ne va pas se gourer de corps en se réincarnant.
  • Tu sais, ton truc sur la différence entre le voyage et le trajet, c’est pas con. Tu sais que c’est comme ça que j’ai rencontré Caroline. On s’est retrouvé bloqués plusieurs heures sur la 7, on a parlé avec tout le monde, et comme son camping n’était pas loin du mien, on s’est retrouvé. Bob et Caroline l’ont raconté cent fois leur rencontre. Ils y prennent un tel plaisir qu’on ne les fait pas taire.
  • J’ai pas l’impression d’avoir vu la vierge quand je dis ça, j’ai du le lire quelque part. L’urbanisme a transformé le voyage en trajet. On doit aller vite d’un point à un autre, du coup entre les deux, ça désertifie ; on passe trop vite pour rencontrer ou voir quoique ce soit. Tout le monde court le risque d’être celui qui ralentit. Chaque coin du monde doit faire la pute pour que les clients s’arrêtent un peu, ou pour devenir une destination.

Hélas, j’ai lu ou compris ça trop tard. Ou je m’en suis rappelé trop tard. 

  • Bon je fais pas le malin, moi aussi j’ai été vite, je ne me sentais en vacances qu’à l’arrivée. J’ai versé ma part de CO2, je n’ai de leçon à donner à personne. 

Je ne suis pas fier de moi, et j’ai de l’admiration pour celles et ceux qui ont résisté au marketing.  J’en connais. Je sais bien que c’est un peu facile de se la jouer quand on n’est plus pressé d’arriver à la destination finale pour cause de retraite.

  • Je fais confiance à la jeunesse, ils vont trouver les solutions. Je suis optimiste.

Je n’aime pas quand Bob joue les têtes à claque. Son optimiste de façade c’est une façon de se débarrasser des problèmes écologiques et de retourner à ses petits loisirs ; c’est juste du nombrilisme. On a perdu Bob en cours de route. Même si la fin du voyage approche, il mérite mieux que ça.

  • les aléas c’est quand on sort des entonnoirs pour rencontrer des gens vraiment, des gens qui ne nous regardent pas comme un porte-monnaie. Quand il y a un rapport marchant, ce n’est pas une rencontre, c’est un rdv professionnel.
  • Le problème c’est qu’on est passé d’un monde passoire où la vie pouvait passer à travers, ça c’est après 68, à un monde entonnoir où la vie est guidée, concentrée et accélérée pour faire tourner au bout un moulin à fric. Faut que ça produise du fric quelque part. Plus le temps pour penser sa condition de gouttes d’eau.
  • …? 
  • C’est pas con ton truc. J’y avais pas pensé… On ne rencontre plus beaucoup de gens aujourd’hui… la conversation se perd.

Sacré Bob, un pastis et tout revient. Ma journée est sauvée, j’ai retrouvé mon pote, la suite c’est du rab, j’en profite.

  • Tiens y’a un mec qui a écrit un livre sur ça : La fin de la conversation. Tiens un autre L’otium. Tu sais ce que c’est ? L’otium c’est faire les choses sans intérêt particulier, juste pour le plaisir et la joie qu’offre l’instant, comme parler de tout et de rien, dessiner, les anglais disent : just for the hell of it ; et le negotium, qui donnera le mot négoce, c’est quand on fait les choses par pur intérêt notamment financier. Je t’avais passé le livre je crois.
  • Je ne lis pas tes trucs d’intellos bobos
  • Tu sais, j’ai un voisin que j’entends, que je vois passer, mais on ne s’est pas parlé depuis un an. On n’est jamais dehors disponible en même temps. J’ai fini par l’appeler pour qu’il passe prendre une bière, simplement pour se parler.
  • On est rentré dans un rapport de prestataires de service à clients. Je le vois avec des artisans qui me demandent de les noter. Moi je refuse. Je ne note pas un être humain. Et je ne fais pas le boulot de son patron ou son cadre. Ça les surprend quand je leur dis ça tellement c’est rentré dans les moeurs.
  • Oui, tu as vu qu’aujourd’hui dans les émissions télé, les gens ont plaisir à se noter les uns les autres. C’est pas un détail, c’est un véritable symptôme qui signe que les marchands sont dans le temple. On est passé de : aimez-vous les uns les autres, à : notez-vous les uns les autres. Mais on est toujours dans la religion.
  • Ils ont gagné la bataille idéologique. Pour l’instant en tout cas. Je pense que le réveil va être douloureux.
  • On rentre dans le crédit social chinois mais par une autre porte, mais c’est quand même ça : une société de contrôle sous couvert de sécurité. 

Faut que je vérifie la marque du pastis quand même. Y’a longtemps que je n’ai pas vu Bob dans cet état. Dommage que je conduise, j’en aurais bien pris un.

  • Tu sais quoi, aujourd’hui je fais exprès de m’arrêter sur les trajets. Je descends de la voiture et je fais un petit croquis de l’endroit où je suis. Surtout s’il y a quelqu’un. Des fois des gens me parlent. C’est comme ça que je rencontre les artistes en fait. Les gens qui viennent te parler ont toujours des histoires extraordinaires à raconter, souvent ce sont des artistes de la vie.
  • Mais tu sais pas dessiner !
  • Et alors, en quoi c’est un problème ? Je dis pas que je suis un peintre impressionniste, je dis que je suis… un peintre impressionné.
  • Tu es surtout un filou. T’as toujours été un filou. Tu faisais déjà ça en primaire. Tu aurais du réussir dans ce monde d’escrocs.

En sortant, un voisin de table me lance : quel dommage que vous partiez, moi je suis peintre… en bâtiment ! Ses copains rient. Faudra qu’on revienne. 

Dans la voiture.

  • Bob, j’ai le sentiment d’avoir réussi le plus important. Je suis quelqu’un de très ambitieux, mon ambition : ne pas être un problème pour les autres, mais si possible une solution.
  • T’es pas un problème Polo, t’es juste un peu casse-burettes… C’est pour ça qu’on t’aime, peut-être. C’est qu’une hypothèse de travail.

*

Un jour on revient. Les peintres ne sont pas là. Je demande à la patronne. 

  • Ils ont fini leurs chantiers y’a un moment. En fait ils ont été remplacés par d’autres. 

Il y a des gens qui sont toujours en transit. En périphérie de la vraie vie de citoyen. Ils sont comme dans nos pattes, on ne les rencontre pas, on butte dessus. Vies invisibles, vies volées. Je ne m’y ferai pas. 

Il y a d’autres clients qui sont sûrement aussi intéressants, mais la magie est passée. J’ai laissé passé l’opportunité d’une belle rencontre, de transformer notre trajet en voyage ; j’étais trop pressé de dire à Bob ce que j’avais en tête à cet instant. Ça m’a rendu aveugle et sourd. Je fais ça de plus en plus car je ne fais pas confiance à ma mémoire. Si je reporte j’oublie. Mais je fais désormais plus de voyages que de trajets. J’ai le temps. Le dernier des luxes qu’on peut se payer même avec une petite retraite dans le marais poitevin. Et ailleurs.

Article paru dans le n°7 de L’accord du Peuple

 L’avortement, les étrangers et l’adoption

Quel rapport ? Vous allez voir qu’il faut absolument faire le lien si on veut vivre en paix, en même temps, et peut-être même ensemble.

Des gens viennent chez nous sans y être invités – ou à l’invitation du patronat qui sert donc de bureau d’entrée à la place de la volonté populaire.

Ils font donc effraction à double titre dans la vie des autochtones. 1 on ne les a pas vu venir (quoique), 2 on ne les a pas désirés (sauf le patronat pour certains secteurs). Mais songez-y : depuis l’aube de l’humanité, avant la pilule,  avant l’avortement, l’immense majorité de l’humanité est arrivée de la sorte, par effraction. 

Ce n’est que récemment, grâce aux moyens de contraceptions, que l’on peut désirer la venue ou non d’un enfant. L’avortement permet même de refuser l’arrivée d’un potentiel bébé.

J’ai pu vérifier dans ma pratique combien c’est une grande violence narcissique de savoir que l’on est un “accident”, que l’on n’a pas été désiré, que l’on s’est imposé et que la question de l’avortement s’est posée dans le couple. Et pourtant, c’est la condition humaine d’être un étranger, car même si on est désiré, on ne correspond jamais au rêve de ses parents ; qui ont donc un travail de renoncement à faire. Et quand la question se pose d’accepter la venue ou pas d’un petit étranger, ce n’est pas de soi dont il est question puisqu’on n’existe pas encore. Il faut être né vivant pour être Sujet.

Ça fait beaucoup de choses à analyser.

1 La plainte des étrangers de n’être pas désirés ne peut pas être apaisée

2 La plainte des étrangers des tentatives d’avortement qu’ils subissent itou

3 Les gens qui sont contre l’avortement et pour l’avortement social des étrangers ne sont pas cohérents

4 Les gens qui sont pour l’avortement mais pas pour celui des étrangers ne sont pas cohérents

5 Les gens qui font des enfants par manque de protection contraceptive doivent s’interroger sur leur supposé non-désir d’enfant. 

6 Les gens qui maintiennent dans la misère la moitié de l’humanité doivent s’interroger sur leur non-désir de l’étranger.

6 L’important n’est pas d’avoir eu ou pas le désir d’un enfant, l’important c’est la rencontre. Elle se fait (on s’adopte) ou elle ne se fait pas (on s’abandonne, on kärchérise). Il faut être deux dans une adoption. Si les parents doivent accueillir la réalité qui ne correspond pas aux rêves, le nouveau venu doit accepter aussi de faire partie de cette famille.

La rencontre avec les étrangers se fait de moins en moins, nous vivons en même temps au même endroit, pas ensemble. Je prétends que la responsabilité est partagée. L’étranger doit surmonter cette blessure narcissique qui est la condition humaine d’avant l’avortement (99 % de tous les êtres nés à ce jour probablement) ; l’autochtone doit regarder l’étranger, lui apprendre sa langue, les rythmes doivent se négocier et se caler. Il faut une rondeur réciproque pour s’adopter.

Invisibiliser les étrangers, ou les tenir comme tels quelle que soit leur génération née en France, est une maltraitance. Se figer dans sa blessure narcissique et rester invisible, voire étranger, est un déni de la réalité de son désir de changement, son désir de liberté (la liberté est la première cause des migrations). Les deux font une bombe à retardement. Si l’on ne provoque pas la rencontre sur le mode pacifique, elle se fera sur le mode traumatique.
Ce non-désir de l’autochtone, pour le dépasser, il faut en accuser réception, l’accepter comme banal, universel même, et tant pis pour la culpabilité ou la blessure narcissique de l’autre. ; si on en parle jamais, on en paiera tous le prix. 

Mais comment s’adopter si.. on ne se rencontre pas ? Si on ne se parle pas ; s’il n’y a pas d’autres opportunités qu’une finale de la coupe du monde de football. Les opportunités pour vivre en paix on doit les créer, patiemment. “Un ennemi c’est quelqu’un qui n’a pas encore raconté son histoire”. 

Dans nos bulles, numériques ou autres, nous risquons tous d’être des invisibles, des étrangers les uns aux autres. IA et Kärcher pour tous ?

Si “parler ne sert à rien” ; alors construisons des prisons, dressons des murs et des miradors, et attendons les prochains aléas climatiques.

On nous divisera et on nous fera voter, puis nous taire, sur ces questions, alors qu’il y a urgence à se parler ensemble du reste, dont ça.

Petite nouvelle, à peine romancée, à partir d’une histoire rapportée par un professeur de ladite école de musique.

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Quand un capitaine des pompiers vous dit avec un  petit sourire dans la voix “entendu, à demain”, il ne faut pas raccrocher, il faut l’interroger. Je ne l’ai pas fait. J’ai eu tort.

  • Bon je crois qu’on est prêt. 

Je ne voyais pas ce que l’on pouvait faire de plus. On avait fait les choses comme convenu : il fallait balancer le fumigène, fermer la porte de la cave à clé, et rejoindre discrètement notre poste d’observation, derrière les écrans de surveillance.

Cette épreuve à laquelle je soumettais le personnel de ma petite école de musique, flambant neuve, allait être un summum dans ma carrière de directeur. Je n’étais pas peu fier de la cohérence de ma démarche. Je pensais être un exemple rare aux yeux du capitaine des pompiers qui avait supervisé le tout. Ça faisait 8 mois que je marchais la tête droite et un peu raide à cause du poids de mon idée géniale, et du secret total que je devais garder.

  • On va vite voir s’il reste quelque chose de la formation. 

J’étais sûr de mon coup. J’avais pris la peine d’organiser une formation incendie avec rappel au bout de 6 mois ; il y avait 2 mois donc. Tout était affiché correctement. Les consignes étaient claires. 

  • Qu’est-ce que c’est ? Yvonne, la secrétaire venait de voir la fumée monter des escaliers. Elle allait déclencher l’alarme, c’est sûr, et le personnel…

A ma grande surprise, je la vois s’immobiliser et réfléchir – elle réfléchissait beaucoup d’une manière générale – faire demi-tour tranquillement pour téléphoner à Robert, le factotum. 

  • Robert, tu peux venir s’il te plait, il y a de la fumée qui sort de la porte d’en bas. Le tout d’une voix calme. Et elle se rassoit. Je ne savais pas un tel attachement à sa mission première.

Ledit Robert n’avait rarement que ça fait à faire. 5 bonnes minutes pour qu’il fasse une entrée royale. Ils prennent le temps de se saluer ; comme tout allait bien pour les deux, ils descendent quelques marches. Pas de doute, il y a de la fumée.

  • Zut la porte est fermée à clef. Tu as les clés ? C’est embêtant, il faudrait les clés. Autant dire qu’il avait fini son travail. 

Ils remontent tous les deux, et de concert – la moindre des choses dans une école de musique – ils concluent que c’est effectivement embêtant ; et chacun retourne à ses réflexions. Ils réfléchissaient beaucoup d’une manière générale.

  • Je ne comprends pas. Qu’est-ce qu’elle fait ? J’étais un tantinet scotché devant l’écran installé dans ce local spécial de l’école de musique ; dédié au repli de la mairie jouxtante en cas d’inondations. Il ne se passait rien, alors que ce devrait être le branle-bas de combat. On a la responsabilité de la santé des gamins que l’on reçoit quand même !
  • On fait quoi ? Les bras m’étaient tombés.
  • Il faut aller déclencher l’alarme incendie discrètement. Vous y allez ? Merci au capitaine de ne jamais cesser d’avoir des bras.

Discrètement, je sors du poste de surveillance et je me glisse jusqu’au tableau incendie. Je déclenche l’alarme. Elle est assourdissante, ce coup-ci c’est parti mon kiki.

La sirène arrache à regret Yvonne de son poste de travail. Sacré Yvonne, une bête de somme.

  • Ça doit être la fumée qui sort d’en bas. Dit-elle d’une voix blanche à un parent dans le hall. Parent qui n’en est pas plus ému qu’elle. Encore un intellectuel.

Quelques secondes passent avant qu’un professeur, Simon, sans élève à ce moment, ne sorte de son bureau entre-ouvert et ne vienne jusqu’à Yvonne. Ils réfléchissent visiblement malgré la sirène.

  • Normalement il faudrait évacuer, on ne sait pas si c’est une vraie ou fausse alarme. Tente Simon face aux deux autres, perplexes. 
  • Comment ça normalement ! Ils ne savent pas que c’est un simulacre que j’ai conçu pour valider leurs compétences suite à la formation…?! Ils doivent faire comme s’il y avait réellement le feu ! Je m’enfonce dans mon fauteuil. Le capitaine reste silencieux à côté de moi.

Je vois sortir lentement des collègues surpris, hésitants. Faut dire que les bureaux sont isolés phoniquement, la sirène est supportable quand la porte est close.

  • Qu’est-ce qu’on fait ? Normalement il faut évacuer avec les élèves, dans le calme, en laissant nos affaire sur place. Ce qu’il fait avec Kevin, son petit pianiste. Gilles me surprend car je l’avais trouvé pianissimo lors de la formation.

Du coup, il entraine les autres profs. Ils rejoignent tranquillement le point de regroupement. Au deuxième étage le serre-fil, Jean, est le dernier à sortir de son bureau. Le serre-fil c’est celle ou celui du bout du couloir qui est chargé de vérifier qu’il n’y a personne derrière. Il avait passé la tête mais ne voyant personne dans le couloir, il avait repris son cours avant de se ressaisir. Gagné peut-être par la perspective de s’en griller une au point de regroupement.

Le plus dur à observer, c’est le troisième étage. Le plus dangereux donc. Je vois Patrick, le serre-fil, taper aux portes pour dire à ses collègues que “normalement” il faut quitter les bureaux et se rendre au point de regroupement. Ça se fait moderato. Pablo son voisin d’en face résiste.

  • Oui je vais y aller, j’ai presque fini le cours, j’en ai pour 5 mn. Et de reprendre le cours, laissant Patrick errant dans le couloir.

Effectivement, le cours fini, il prend la peine de ranger sa belle guitare, après avoir donné des devoirs à son élève.
Et voilà tout notre petit monde au point de regroupement. Plus de 20 mn se sont passées à partir du déclenchement de l’alarme par mes soins ; environ 40 depuis le déclenchement du fumigène. Dit autrement, c’est une catastrophe. 

  • Bon, on va avoir un peu de travail d’enquête pour comprendre ce qu’il s’est passé. Conclut le capitaine en décollant de son siège.

Fin de la récrée.

Livide, je sors avec mon cahier. Je confirme qu’il n’y a pas d’incendie, que c’était un simulacre pour tester leur compréhension des consignes suite à la formation. Je vois des cloches qui résonnent dans les crânes ; y’a d’l’écho.

  • On va faire la liste des présents. J’interroge les profs sur la présence de leurs élèves.
  • Tu dis que Lila est là mais je ne la vois pas.
  • Elle est partie du coup avec ses parents qui étaient là. Dit-il entre deux bouffées. J’ai envie de lui faire bouffer sa clope.
  • Et André et son élève ?
  • Je l’ai vu partir ; il avait fini ses cours je crois. Dit Yvonne fière d’avoir la réponse. Une habitude, elle était fière d’elle d’une manière générale.

Ils se foutent de ma gueule tous. Ils savent pourtant que tant que l’autorisation n’est pas donnée, tout le monde doit rester à cet emplacement. Je n’ose pas leur passer un savon devant les élèves et les parents. Ils voient bien à mon masque que quelque chose ne va pas. Je crois qu’ils s’en tapent comme de leur première symphonie.

J’avoue que j’ai eu du mal à faire le debrief prof par prof. Oui tout le monde a bien entendu la sirène, comment ne pas l’entendre, elle perce les tympans mais dans des bureaux isolés c’est supportable. Oui ils savaient ce qu’il fallait faire. Mais comme personne ne s’affolait, comme tout le monde hésitait, alors ils ont hésité. Oui, ils savaient qu’il fallait sortir vite et calmement à la fois en laissant les affaires dans le bureau. Oui ils conviennent que faisant comme ils ont fait, ils mettaient en danger les élèves dont ils avaient la responsabilité. 

  • Oui mais, un incendie, ça n’arrive jamais en fait ; alors que les fausses alarmes ça arrive toujours. Yvonne réfléchissait donc. J’étais battu. 
  • Et puis on ne voit pas bien ce qui pourrait brûler dans un tel bâtiment, alors il est logique qu’on doute. Et puis plus le temps passe sans qu’il ne se passe rien, et plus on pense qu’il n’y a pas de danger.

J’avoue que le statut d’Yvonne a changé dans mon esprit. Je n’ai plus regardé ses fesses de la même manière.

Y’a un truc que je n’avais pas intégré en amont : demander à chacun comment il traitait l’information, c’est-à-dire qu’est-ce qui la rendait crédible. Et visiblement, une sirène qui vous brise les oreilles, ça ne déplace que ceux qui sont trop proches.

1ère solution donc : construire des bâtiments en paille pour que les gens aient la trouille, même si dans la réalité ce n’est pas plus dangereux. Trop innovant. Deuxième solution : mettre des sirènes partout pour rendre l’évacuation urgente. L’inconfort comme motivation plutôt que le respect des consignes. C’est la logique actuelle qui fait d’ailleurs que des gens perdent l’audition s’ils restent bloqués. On aurait l’air de quoi si on faisait ça en école de musique ?

  • Y’a un truc que je n’ai pas compris Pablo, tu as très bien entendu, tu connais les consignes et tu avais un gamin avec toi ; Patrick est venu dans ton bureau, et pourtant tu as fini ton cours. J’ai besoin que tu réfléchisses à la façon dont tu as traité la situation. 

Je parlais sans tabou à notre doyen qui était aussi un ami de longue date, et d’une logique implacable en toute circonstance, bien qu’un tantinet nombriliste. J’étais sûr qu’il y réfléchirait et que la sincérité de sa réponse m’éclairerait.

  • J’ai réfléchi à ta question. En fait je crois que j’étais centré sur mon propre projet, ma séquence, mon programme en quelque sorte : donner un cours et le finir. J’étais pris dans un engagement, mes habitudes ; du coup j’ai relativisé la sirène car ça dérangeait le chemin tracé. Bien sûr, si j’avais entendu des cris, senti la panique dans le couloir, des gens affolés crier “au feu”, sûrement que j’en aurai tenu compte et que je serais sorti fissa.

Et oui, il est difficile de faire bifurquer un train lancé vivace (prononcer vivatché). Surtout s’il n’y a pas une voix pour briser le sort que l’engagement jette sur notre volonté. 

  • s’il y avait eu un message sonore, surtout si c’était toi le directeur, pour dire que ce n’était pas un exercice, mais qu’il y avait urgence à évacuer… dans le calme, alors j’aurais suivi ta voix j’en suis sûr. Mais je n’ai pas suivi la sirène ; j’en ai tellement entendu ! Il était tout surpris lui-même de l’évidence de sa conclusion. 

Et oui, pourquoi personne ne faisait ça ? Je veux dire pourquoi n’avait-on jamais enregistré un message sonore, ou demandé à quelqu’un chargé de l’autorité de faire ça ? Fallait que je pose la question au capitaine. Sa réponse est limpide.

  • En fait ça se fait dans certaines circonstances, par exemple à l’armée où l’échec n’est pas une option, ce serait un paradoxe avec la mission ; mais on est timide dans les entreprises, car peut-être qu’on n’y croit pas vraiment, et que les gens ne sont pas sélectionnés sur leur capacité à respecter les consignes, leur capacité à prendre  plaisir au respect des consignes ; la compétence minimale pour garantir la survie d’un groupe armé c’est l’obéissance aux ordres. L’obéissance aux consignes n’est pas considéré comme un geste professionnel pour vos profs de musique. Dans des entreprises avec des dangers importants il y a une analyse du temps réalisé, et il s’agit de s’améliorer à chaque fois.
  • Donc les enfants sont en danger si on ne traite pas le respect des consignes comme un geste professionnel, et donc le non-respect comme une faute professionnelle ; voire comme une épreuve sur nous-même. 

Je restais songeur devant la conclusion. Comment faire rentrer ça dans les têtes ? Je n’allais pas mettre un blâme à tout le monde. Et puis c’est vrai qu’il n’y avait pas de collectif solidaire, tout le monde vient faire ses quelques heures, certains profs ne se croiseront que pour les auditions. Il me restait à réfléchir à cette histoire de parole directe. Si j’avais déclaré l’urgence à haute voix, parce que figure d’autorité, alors ils en auraient tenu compte ; si les serre-files avait tenu les consignes pour un geste professionnel, alors les choses se seraient passées autrement ; si j’avais dit qu’on chronomètrerait à chaque exercice. Et bien sûr, il y a ce sentiment que le pire ne peut pas arriver ; les exemples ne servent pas.

Je n’oublie pas cette leçon quand je pense à la situation écologique, à son urgence, à l’apparente apathie généralisée voire la négation des faits, qui finalement pourrait être aussi un certain nombrilisme, du genre : commencez sans moi, j’arrive !

  • Pourquoi ne déclarez-vous pas l’urgence écologique ? Fort de cette expérience, j’interpelle un maire à qui je raconte cette histoire.
  • Parce que je ne veux pas paniquer les gens plus qu’ils ne le sont. Il y a déjà beaucoup d’éco-anxiété. Lui-même éco-anxieux, comme beaucoup dans sa famille, il précise  :
  • Ma fonction c’est plutôt celle de rassurer les gens et de chercher des solutions, d’élaborer des plans avec l’aide des techniciens.

Exactement l’inverse de ce que je pense et que je viens de vivre : pour que des gens qui sont loin les uns des autres et du danger se bougent, il faut que la bonne personne, celle qui fait figure d’autorité, nomme les choses pour ce qu’elles sont ; que cette figure d’autorité déclenche la sirène en disant que ce n’est pas un exercice quant elle perçoit la fumée  ; qu’elle en appelle à l’intelligence collective – les administrés ne sont pas des enfants dont ils ont la garde – quand il faut traiter des problèmes collectifs.

J’en parle à Pablo. Il me lâche en montant dans son SUV flambant neuf :

  • Jack, tu es culpabilisant.

Quand on me reproche la forme, c’est du fond que l’on me parle. Vais-je oser leur mettre un blâme à tous ces gens dont la mission première est d’assurer la sécurité des enfants qu’on leur confie ? Et si je ne le fais, n’est-ce pas moi qui serait à blâmer ?

The 89 percent project (cliquer sur le titre)

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Merci à Olivier Hamant pour m’avoir  signalé cet article du Guardian, Spiral of silence, avril 2025. Traduit et raccourci ici. https://www.theguardian.com/environment/2025/apr/22/spiral-of-silence-climate-action-very-popular-why-dont-people-realise

L’action en faveur du climat est très populaire, alors pourquoi les gens ne le réalisent-ils pas ?

Des chercheurs ont découvert que 89 % des personnes dans le monde souhaitent que davantage soit fait, mais pensent à tort que leurs pairs ne le souhaitent pas.

Une expérience est organisée. On donne réellement 450 dollars à des personnes choisies au hasard et on leur pose une question : Quelle part de votre cagnotte donneriez-vous à une organisation caritative qui réduit les émissions de carbone en investissant dans les énergies renouvelables, et quelle part garderiez-vous pour vous ? En moyenne, les personnes donnent environ la moitié de l’argent et gardent le reste.

Deuxième expérience. Avant de répartir l’argent, les participants sont informés que 79 % des gens pensaient que les citoyens devaient essayer de lutter contre la crise climatique. Précédemment, les participants avaient considérablement sous-estimé cette proportion à 61 %. Le fait d’être informé du véritable niveau de soutien a permis d’augmenter les dons de 16 dollars par personne.

Imaginez que vous dissipiez ce mythe de l’impopularité des mesures écologiques, selon les experts, un tel changement pourrait changer la donne, en poussant le monde à franchir un point de basculement social vers un progrès climatique imparable.

« Nous sommes assis sur un énorme mouvement climatique potentiel », a déclaré le professeur Anthony Leiserowitz, de l’université de Yale, aux États-Unis. “Il est latent. Il n’a pas été activé ou catalysé. Mais lorsque l’on comble ces lacunes de perception, on aide les gens à comprendre qu’ils ne sont pas seuls et qu’il existe en fait un mouvement mondial”.

La majorité silencieuse

Une vaste enquête à l’échelle mondiale a révélé que les gens du monde entier sont unis dans leur désir d’agir pour lutter contre la crise climatique, mais restent une majorité silencieuse, parce qu’ils pensent à tort que seule une minorité partage leur point de vue.

L’équipe a constaté que 89 % des personnes à travers le monde souhaitaient que leurs gouvernements nationaux fassent davantage pour lutter contre le réchauffement climatique. Plus des deux tiers ont déclaré qu’ils étaient prêts à donner 1 % de leurs revenus pour lutter contre la crise climatique. Cependant, ils estiment que seule une minorité d’autres personnes (43 %) serait prête à faire de même.

Une enquête menée auprès de 130 000 personnes dans 125 pays, qui représentent 96 % des émissions mondiales de carbone, montre que les chinois, premier pollueur mondial, sont parmi les plus préoccupés : 97 % d’entre eux estiment que le gouvernement chinois devrait faire davantage pour lutter contre la crise climatique et quatre personnes sur cinq sont prêtes à donner 1 % de leur revenu. Les États-Unis, deuxième plus gros pollueur au monde, se situent en queue de peloton, mais les trois quarts de leurs citoyens estiment que leur gouvernement devrait faire davantage et près de la moitié sont prêts à contribuer à la lutte contre le changement climatique.

Un désir profond

De nombreuses études de grande envergure ont montré que le désir du public d’agir pour le climat est profond et global, et que les perceptions erronées qui alimentent une « spirale du silence » sur le climat se retrouvent partout où les chercheurs se penchent sur la question.

En 2024, un sondage des Nations unies, baptisé « People’s Climate Vote », a interrogé 75 000 personnes dans des pays représentant 90 % de la population mondiale. Il a révélé que 80 % d’entre eux souhaitaient que leur pays renforce ses engagements en matière de climat.

Une enquête menée auprès de 140 000 personnes dans 187 pays et territoires par le Yale Program on Climate Change Communication montre que 89 % des personnes interrogées répondent « très élevée », « élevée » ou “moyenne”, et 67 % « très élevée » ou « élevée » à la question de la priorité de l’action en faveur du climat.

Les écarts de perception sont également réels. Une étude américaine datant de 2022 a révélé que les gens pensaient que seulement 40 % de leurs concitoyens soutenaient les politiques climatiques : la proportion réelle était d’environ 75 %. Même constat en Chine.

Les illusions politiques

Les politiciens souffrent-ils des mêmes illusions que le public quant à la popularité de l’action climatique ? On pourrait penser que leurs antennes politiques sont finement ajustées à l’opinion publique, mais ce n’est pas le cas : ils sous-estiment parfois de façon spectaculaire les opinions du public.

Le groupe a constaté qu’en 2024, 72 % des citoyens britanniques étaient favorables à la construction d’éoliennes terrestres dans leur région, mais que seuls 19 % des députés pensaient qu’une majorité de leurs électeurs étaient de cet avis. Selon le groupe de réflexion britannique More in Common, l’action en faveur du climat est soutenue même par ceux qui votent pour des partis politiques qui y sont explicitement opposés.

Créatures sociales

La plupart des gens sont fortement influencés par ce que font et disent les autres. C’est pourquoi corriger des croyances erronées sur les opinions de vos concitoyens peut avoir un impact sur ce que vous pensez et faites. De nombreuses recherches montrent que cela peut modifier l’opinion des gens sur toute une série de questions de justice sociale.

Les gens sont des « coopérateurs conditionnels » : ils sont plus susceptibles de contribuer au bien public s’ils pensent que d’autres font de même. « Ce motif a également fait l’objet d’études très approfondies », a déclaré l’enquêtrice. “Si tous les habitants d’une maison partagée font la vaisselle, vous le ferez aussi. Si tout le monde se contente de laisser ses affaires, vous ne vous en soucierez pas non plus.”

Briser le silence

« Une raison essentielle est l’existence d’une campagne de désinformation très vaste, sophistiquée, bien financée et de longue date, menée par l’industrie des combustibles fossiles et ses alliés, qui sèment le doute et la division pour maintenir leurs profits », a-t-elle ajouté.

Cette campagne a servi d’« énorme mégaphone » à la petite minorité bruyante qui rejette la science du climat – environ 10 % aux États-Unis – a-t-elle ajouté : “En conséquence, ils ont tendance à dominer la place publique. La communication sur les normes sociales est donc l’une des interventions les plus puissantes que l’on puisse faire”.

« Les gens sont en fait très multilatéraux », a-t-elle déclaré. 86 % des gens pensent que les pays devraient mettre de côté leurs différences sur d’autres questions et travailler ensemble. Les gens comprennent que nos destins sont liés.

Selon le professeur Cynthia Frantz, de l’Oberlin College aux États-Unis, chacun peut contribuer à briser la « spirale du silence » : Cynthia Frantz, professeur à l’Oberlin College (États-Unis) : « [Le changement] exige simplement que les gens soient exposés, encore et encore, par des sources en lesquelles ils ont confiance ou auxquelles ils s’identifient, au fait qu’ils ne sont pas seuls dans leur inquiétude et leur volonté d’agir ».

Frantz a ajouté : “La vérité, c’est que chaque déclaration publique compte et que plus les voix sont diverses, plus le message est efficace.”

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Mon commentaire

Voilà pourquoi je re-demande aux élus 1 de déclarer l’urgence climatique ; 2 de donner un nom de baptême au projet d’actions correctrices ; 3 de faire une enquête au porte-à-porte auprès de la population pour qu’elle ait une image d’elle-même ; 4 d’organiser des agoras pour que nous existions en tant que communauté. Les fêtes et animations ne font pas communauté ; ce sont les obstacles communs, affrontés en collectif, qui fondent une communauté.

Certes, des minorités actives organisent l’invisibilité des questions écologiques climatiques sanitaires et démocratiques, et organisent la visibilité d’un pseudo climato-scepticisme rationnel. Les politiciens à la manoeuvre et dans les médias sont des tigres de papier (ils représentent peu de chose en terme électoral),

mais le silence reste de la responsabilité des silencieux. Les silencieux choisissent pour guides les mauvaises peurs.

Suite à palabre d’avril qui traitait du livre de Francis Dupuis-Déri, Agoraphobie, la peur du peuple

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Démocratie médiévale ? Oui ça a existé. Les gens savaient gérer leurs communs.

https://shs.cairn.info/revue-tumultes-2017-2-page-139?lang=fr

La synthèse du livre de Francis Dupuis-Déri Agoraphobie, La peur du peuple, par l’auteur himself. https://journals.openedition.org/variations/93 

Le communalisme. Ce n’est pas une théorie, c’est une pratique ancestrale et actuelle.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/de-la-commune-au-communalisme-histoire-d-un-projet-politique-5479317.    Et

https://shs.cairn.info/revue-tumultes-2017-2-page-121?lang=fr

Je ne suis pas un hurluberlu, et je n’ai pas la berlue. Il y a nombre d’initiatives, y compris dans des grandes villes françaises. On serait incapable de tenter quelque chose ici ?

https://www.poitiers.fr/lassemblee-citoyenne-et-populaire-quest-ce-que-cest

 

Et pour faire suite aux échange sur les Droits de l’homme & du citoyen

En 1789, ladite déclaration a accusé réception d’une double identité : nous sommes des sujets désirant, des moi-Je ; mais aussi des citoyens, c’est-à-dire des moi-Nous. Ce conflit politique, tout autant que psychologique, nous est constitutif et ne peut être soldé ; il reste et restera sous tension.
En écrivant Liberté (laquelle ?) Egalité (devant la loi), les révolutionnaires ont posé des concepts qui sont en tension, voire en contradiction. Sauf à considérer que le troisième terme du triptyque républicain, la Fraternité, pose bien la Liberté comme une liberté conditionnelle. Dit autrement, une République qui se prétend laïque ne peut pas être libertarienne.

Nous avons des droits en tant que quidam, que l’on soit un adulte ou un bébé sans devoir par définition, un français ou un étranger ; et des devoirs parce que citoyen français, notamment celui de faire la loi qui nous contraint et qui limite notre liberté, nos désirs, mais nous protège en retour.
Dit autrement, la main qui désire, au risque de l’hubris, doit être retenue par celle qui limite, car une société sans limite n’est plus une société. Ce no limit, c’est l’option de Thatcher et des libertariens : nous serions une collection d’individus dont la liberté de jouir dont être sans entrave, au risque du basculement écologique ou d’injustices sociales. C’est l’option qu’une minorité active organise au nom de la liberté… d’entreprendre, sans nous poser la question explicitement ; et on ne réclame pas qu’elle nous soit posée d’ailleurs, ce qui signe que nous ne sommes pas des citoyens et que nous ne désirons pas l’être peut-être.

Cette aspiration à la liberté sans entrave est aussi bien de droite, dans le domaine économique (l’Etat ne doit pas me contraindre mais me laisser faire), que de gauche, dans le domaine sociétal et des moeurs (l’Etat ne doit pas me contraindre mais me permettre). L’opposition entre ces courants de pensée relève plus du tango que de l’opposition irréductible (J.C Michéa).

Les limites ont mauvaise presse d’une manière générale, et pourtant, sans elles il n’y a pas de communauté nationale, il n’y a que des bandes, des alliances, des intérêts privées. Sans limite, sans capacité de se mettre des limites, à les concevoir et les admettre, il n’y a pas de liberté ; il n’y a que la dictature des désirs, des fantasmes, voire la soumission à ses instincts. 

Kaïros

Peut-être ne connaissez-vous pas ce jeune dieu,  pourtant il structure notre quotidien depuis toujours et pour longtemps.

Il y a 3 dieux grecs du temps. 

Le plus connu, Chronos, incarne le temps chronologique, le temps social, celui de l’éphéméride, qui dit que chaque jour est un jour nouveau. Le second, Aiôn,  incarne le temps synchronique, le temps du sacré qui fait qu’il y a des choses qui reviennent ; des anniversaires, des jours de l’an, des célébrations religieuses qui rendent présents les morts. En psychologie c’est le temps de l’Inconscient. C’est comme si le temps était une spirale dépliée.

Et puis il y a le jeune Kaïros. Le dieu qui incarne l’instant, l’opportunité, le bon moment de faire une chose. Il a une grande mèche sur le front qu’il faut savoir saisir dès qu’il passe ; si on le laisse passer,  la main qui veut le saisir glisse sur son crâne lisse.  Quand c’est trop tard, c’est trop tard ; est passée l’opportunité. C’est le dieu que l’on convoque en médecine dès la Grèce antique : un médicament est bon quand la bonne personne le donne au bon moment. L’art du thérapeute, de tout thérapeute, y compris voire surtout des marabouts sorcières 

et autres guérisseurs, est de créer cette situation où passe le jeune dieu dans l’esprit du patient.

Pourquoi je parle de ça ?

Parce que nous ne sommes pas dans une crise écologique que l’on pourra soigner avec des trouvailles présumées d’ingénieurs. Nous sommes sur des points de bascule ce qui est dramatiquement différent. Par exemple : le climat de mon enfance on l’a perdu pour des siècles quoiqu’on fasse. « On »  a (les gens raisonnables) laissé passer les occasions de changer pour  n’avoir qu’une crise écologique et non pas un basculement. 

Saisir Kaïros quand il passe

Mais quelles sont les opportunités que nous pourrions saisir ? Si on ne le sait pas, on ne les verra qu’une fois passées, toujours trop tard. 

Alors, est-ce le bon moment pour déclarer l’urgence écologique sanitaire et démocratique ?  Qu’en pensez-vous ? 

Nommer les choses : si les élus ne le font pas maintenant, ils ne le feront jamais, parce que ça veut dire que leur urgence est ailleurs, alors qu’ils la nomment.

Appel aux colocaTerre

Parce que nous sommes des colocaTerre et non pas des co-propriétaires, je me propose de créer une association dont l’objet 

ne serait pas de ré-éduquer le petit peuple ou de s’organiser en lobby citoyen, en opposition municipale, en parti politique, 

mais serait 1 de transmettre des connaissances pour alimenter la réflexion, sans exclusive, sur les questions démocratiques en lien avec l’état de notre biotope et son avenir ; 2 de se rassembler pour réclamer une Constituante pour que l’on décide enfin de la règle du jeu démocratique ; ce qui commence par une analyse critique du système pseudo-représentatif actuel, qu’il soit majoritaire ou proportionnel.

Pourquoi ?  

1 Parce que la situation écologique

Nous en avons des représentations via le GIEC, l’IPBS, mais aussi les médias et les réseaux sociaux. Mais sont-elles correctes ? Pour ma part, je réfléchis à partir de celle-ci : 

les limites planétaires dont 6/9 sont dépassées 

  • CO2 à émettre,                         nous n’avons plus de budget
  • Biodiversité,                                                   
  • Pesticides et engrais azotés,                        
  • Arbres à couper,                                            
  • Plastiques à fabriquer                                  
  • Eaux à polluer                                               
  • Océans à acidifier                                         

Ces réalités physico-chimiques ne négocient pas. Il n’y a pas de banques, aussi elles doivent devenir les “nouvelles références budgétaires” pour penser nos projets individuels et collectifs.

2 Parce que la situation sociale

Des conditions de vie de plus en plus difficiles pour un nombre croissant de familles en France et à travers le monde, des perspectives sombres, des mises en compétition des plus fragiles aux conséquences dramatiques pour les populations, des sources de souffrance politique économique et climatique qui jettent et jetteront sur les routes de plus en plus de gens. Un système qui fait monter l’argent par capillarité vers le haut.

3 Parce que la situation démocratique

La population est exclue des choix de civilisation, elle ne peut faire Peuple souverain, elle ne peut qu’élire des guides censés la représenter. Elle est réduite au statut de consommateur d’une offre électorale (un marché “compétitif” dont les dés sont pipés), au lieu d’être productrice de sens. 

Des guides “raisonnables” sont au pouvoir depuis longtemps et nous gèrent comme si nous étions des aveugles, et bien sûr ils ne sont pour rien dans la situation écologique et sociale. Un tel mépris du Peuple ne peut fonder une société qui se voudrait démocratique.


Comment

1 Une posture

. Nommer les choses pour ne pas rajouter au malheur du monde (Camus), mais “nommer n’est pas dire le vrai, mais conférer à ce qui est nommé le pouvoir de nous faire sentir et penser sur le mode qu’appelle le nom” (Isabelle Stengers). Cette prétention à nommer exerce une violence psychologique certaine ; pour ma part je l’assume car elle est salutaire pour qui ne place pas son ego au mauvais endroit, et ses privilèges comme sacrés.

. et travailler : 

    • sur les représentations que nous avons de la situation. Elles nous empêchent d’agir voire risquent de nous amener dans des directions mal identifiées.
    • sur le diagnostic qui doit être collectif et partagé.

2 Des phrases clés

  • Le pouvoir appartient à celui qui impose son diagnostic, définit le problème, car il induit les solutions.
  • On ne peut pas régler un problème que l’on ne nomme pas, ou pas correctement.
  • Si parler ne sert à rien dans notre démocratie, alors c’est de cela dont nous devons parler.
  • La première des transitions, qui conditionne la réussite des autres, est culturelle.
  • Agir c’est s’arrêter, se retrouver en place publique, s’assoir solidement en cercle et prendre le temps de parler/se parler pour penser, faire et être communauté.
  • L’échec n’est pas une option.

Tout ceci est de nature à nous remettre au centre du jeu sans demander l’autorisation à quiconque, à reprendre toute notre importance, à exercer notre pouvoir.

3 Des valeurs à partager

Je suis un militant de la laïcité.point (mais qui sait vraiment ce que cela veut dire ?), par conséquent pour une organisation du pouvoir, une démocratie, qui permettraient à la population dans son ensemble, et avec les particularités de chacune et chacun, de s’instituer  Peuple souverain.

Vous voulez être tenu informé des initiatives ? Vous voulez vous associer ? Signalez-vous.

contact colocaterre@proton.me 

Il faut être au moins 2 pour s’associer ! 

Mais être plus de 2 c’est mieux.

Une petite nouvelle

Rêve d’océan 

Je me retrouve après plus de 20 ans de nouveau face à  l’Océan, dans les environs de Biarritz. De la plage, en tenue réglementaire du baigneur du dimanche, c’est-à-dire sans les petites palmes, je vois des jeunes s’amuser au loin dans les rouleaux. Ils surfent en nageant ; c’est un coup à prendre.
Comme je suis un bon nageur, je cède à l’envie de donner une leçon à ces jeunes branleurs. Je commence à remonter les rouleaux. À 20 m du bord je me fais embarquer une première fois ; le temps de reprendre mon souffle, un deuxième. Je suis en mauvaise posture. Un troisième arrive et m’épuise complètement. L’instinct de survie, revoir les gens que j’aime, même humilié, me ramène à la raison, je fais demi-tour.

  • s’il vous plait aidez-moi ! Je tends mon bras vers mes voisins, ils le refusent ! Oui ils le refusent !
  • Moi aussi je suis en difficulté. Se justifient-ils.

Et ils s’éloignent de moi ! Le plus proche en me regardant du coin de l’oeil. Les maîtres-nageurs papotent sur la chaise haute et je vois qu’ils ne me voient pas. Pour ne pas être ridicule je n’appelle pas (la plage est bondée et ma femme farniente) ; mes voisins ne les appellent pas non plus. Mutique, je rejoins la rive épuisé en flottant comme un (vieux) bouchon.  Je suis passé à deux doigts de la noyade et du ridicule ; les maîtres-nageurs de la faute professionnelle ; mes voisins de la culpabilité à vie (peut-être mais c’est pas sûr).

  • Chérie, j’ai manqué me noyer sous le nez des maîtres-nageurs ; les autres nageurs ont refusé de m’aider… et je n’ai pas appelé à l’aide pour ne pas être ridicule. 
  • C’est une faute professionnelle, tu devrais aller leur dire ! 

Je note que ça ne l’étonne pas que je me sois mis dans cette situation où la machine ne suit pas le pilote. Faut dire que je suis un habitué : il m’arrive de sortir large d’un virage pour avoir loupé le point de corde. 

– Sûrement qu’ils surveillaient plutôt les jeunes baigneurs sur le front des rouleaux et négligeaient ceux de la première zone. C’est une façon de scanner plutôt logique, je ne peux pas leur en vouloir.

Mais pourquoi diable me suis-je mis dans cette situation ? Serais-je suicidaire ? Qu’est-ce qu’il m’a pris de vouloir aller nager avec la jeunesse ? De vouloir la défier ? Le désir de glisser sur l’eau comme un surfeur, le désir de participer à la fête ? J’identifie que ma vanité m’a aveuglé sur la réalité de mes moyens. Elle m’a fait confondre le rêve et le projet ; j’étais donc confus. Je n’avais pas les moyens de faire de mon rêve un projet. On m’aurait cru confiant alors que j’étais dans l’illusion. C’est ça la folie des gens ordinaires.

En clair, je n’ai pas actualisé ma représentation de la situation ; elle a changé, terriblement. Je suis passé devant le temps et je n’en veux rien savoir. Ma femme m’aurait arrêté si je le l’avais prévenu de mon projet. Peut-être.

  • J’ai sur la patate l’attitude des 3 baigneurs (Petite vidéo pour illustrer leur attitude). Ils se sont éloignés plutôt que de m’aider ou appeler. Je suis complètement retourné. Je ne l’imaginais pas même si je connais ces démonstrations psycho-socio.

Peut-être ont-ils pensé que ce n’était pas leur devoir, ou que c’était à moi d’appeler, ou peut-être ont-ils attendu que le voisin le plus proche le fasse. C’est l’attitude fréquente, genre « pourquoi moi ? ».

Je reste intrigué par une autre chose. Je me suis presque noyé, presque. Ça veut dire que quelque chose m’a dégrisé juste à temps ; j’ai failli insister. La succession des vagues est venue me rappeler la réalité, non négociable. Il a fallu cette situation chaotique pour que j’admette que je n’avais pas les moyens d’atteindre ce rêve de jeunesse : surfer, voler. Les rouleaux ont dû me gifler pour me sortir de mon rêve éveillé. Merci.

Mais c’est quoi ce désir, ce fantasme de glisser, ce  goût pour la vitesse ? Je sais que je ne suis pas le seul dans cette quête. Elle se déploie dans nombre de situations. A cheval, en voiture, en ski, sur les toboggans, en parachute et en saut à l’élastique, en avion, en voyages lointains, etc… Qu’est-ce que c’est que ce truc de rester en équilibre dans une situation de déséquilibre ? Ce plaisir, cette jouissance de jouer avec son centre de gravité. Pourquoi est-ce si fascinant ce fantasme qui me fait avancer comme un âne ?.

J’élabore une hypothèse que je confie à ma femme. Elle me trotte en tête depuis longtemps.

  • La gravité nous ramène au sol, et la mort nous y fige, l’immobilité réveille le fantasme de la mort, le sommeil aussi. Toute notre symbolique de la mort est dans cette fatalité de la chute, d’être cloué au sol. 
  • Tu as déjà dû me dire un truc comme ça. Elle tente une sortie. Je vois bien qu’elle néglige l’évènement.
  • Oui sans doute. La vie c’est le contraire : c’est vers le haut, ça rebondit, ça va vite, c’est bruyant, c’est debout et le plus haut possible. C’est la victoire arrachée à la gravité, à la mort donc. On fait un pied de nez à la mort dans les jeux de déséquilibres successifs. On éprouve que l’on est bien en vie. Je me sens vivant tant que je réagis comme un ressort.

Je ne sais pas si elle m’écoute vraiment, mais je poursuis. C’est aussi une habitude.

  • Petit problème, comme tout le monde, je suis mortel et à usage unique ; je vieillis, je ne peux pas être et avoir été. Dit autrement, la vie en moi qui ne renonce pas peut me tromper si je ne fais pas régulièrement une mise à jour de mes moyens ; ceci de façon à ne pas prendre mes rêves, mes désirs de jouissance, pour des projets. 

M’apercevoir que je n’ai plus les moyens de mes rêves me dépriment, mais je constate que ça peut me sauver la vie. Il y a des gens qui appellent ça la sagesse qui viendrait avec l’âge, mais je ne pense pas ça ; je pense que ladite sagesse est une simple gestion économique des moyens restant à notre disposition. La sagesse c’est quand on ne colle pas un désir de jouissance sur tout ce qui bouge, soit parce qu’on n’en a plus les moyens, soit parce qu’on sait se contrôler. L’homme civilisé est celui qui se retient disait Camus. Dont acte.

J’insiste, même si c’est sans espoir. 

  • je trouve que ce que je viens de vivre ressemble à ce que nous vivons avec la situation écologique et sanitaire, avec les aléas, prévisibles, qui nous dégrisent, ou pas. Collectivement nous ne voulons pas faire la distinction entre les rêves et les projets, d’où des conséquences dramatiques. Je tente de lui partager mes réflexions géniales.
  • Hum, grogne-t-elle sans lever les yeux de sa revue. Elle reste peu sensible au génie humain.
  • Tu sais pourquoi tu ne m’as pas surveillé ? Parce que tu as délégué cette responsabilité aux maîtres-nageurs. Si ça avait été les enfants, tu les aurais surveillés même au pied du poste, et tu les aurais empêchés de faire n’importe quoi. 
  • C’est donc de ma faute, je me disais aussi. Elle dit ça sans même esquisser un demi-sourire.
  • J’avoue que je n’ai pas voulu appeler à l’aide pour m’éviter le ridicule de me faire secourir à 10 m du bord. 
  • C’est effectivement plus honorable que prendre le risque de se faire bouche à boucher sur la plage en cas d’échec. Cette fois-ci elle se marre du tableau qu’elle s’imagine décrire aux enfants et aux amis.
  • Tu me laisseras raconter s’il te plait. Je voudrais sauver le peu de dignité qu’il me reste. On en rit.
  • Mon pauvre ami, tu n’es plus ce que tu étais, il va falloir en rabattre un peu. Après toutes ces émotions, ce soir, une tisane et au lit pépé !

Plus tard, dans la voiture, je reviens sur la scène. Je viens de faire un lien que j’aurais dû faire plus tôt. Ma mère, loin d’ici, est sur ce qui sera son lit de mort. J’aurais dû en tenir compte et redoubler de prudence, car une des façons de lutter contre un moment dépressif est l’excitation, jusqu’à la mise en danger. Et ça je le sais, et je le savais.

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  • On ne sait pas toujours, quand des gens sont dans l’excitation, s’ils vont vraiment bien ou bien vraiment mal ; ça peut être une fuite, un évitement, une tentative de s’apaiser via le corps plutôt que par la parole, l’acceptation et l’exploration de la souffrance. C’est un procédé auto-calmant, comme l’est le consumérisme donc. Tu vois, je sais tout ça, et pourtant j’ai négligé ces éléments face… à la mer… où j’ai failli… retourner. 

On reste silencieux un moment. Je sens son inquiétude ; elle sent la mienne. Je dois reconnaitre un mouvement dépressif en moi, pour ne pas dire suicidaire, sinon c’est au risque de me mettre en danger à mon insu. Je suis contrarié.

Plus tard dans ma vie, je fais d’autres liens avec la situation écologique. 

  • Je ne comprends pas le comportement des maîtres-nageurs de cette autre scène. Je ne comprends pas celles et ceux qui n’appellent pas, ne protestent pas alors qu’ils sont en train de se noyer, je ne comprends celles et ceux qui se détournent alors qu’ils voient. Les seuls que je comprends, ce sont ces jeunes qui jouent avec les rouleaux… qui dansent au bord du gouffre, pour en avoir été, et parce qu’ils en ont les moyens. 
  • Humphf. Tente ma femme pour me décourager de poursuivre.
  • On devrait mieux mesurer l’écart entre nos rêves et nos moyens d’en faire des projets ? On devrait vérifier les conséquences de nos rêves, on devrait vérifier que nous ne luttons pas contre la dépression sans la nommer. Elle ne m’aura pas comme ça.
  • Hum hum. Elle tente un acquiescement le plus neutre possible pour éviter le débat. Je la connais. 

Je ne renonce pas à réfléchir à haute voix. Je sais que le meilleur moyen de savoir ce que je pense, c’est de le dire. C’est seulement une fois dit que je sais si c’est clair en moi ou pas.

  • Le marketing du consumérisme est d’associer ses produits à la vie même : prendre l’avion, aller loin, explorer en 4×4, les innovations technologiques ; sexe et séduction. C’est un exploit car c’est exactement l’inverse en terme de finalité, le consumérisme est mortifère et nous le savons ; c’est ce que l’on appelle une addiction : jouir à en mourir. Tout discours appelant à se calmer – rappelant le réel – est associé à l’inverse, à quelque chose de triste voire mortel. On a donc un problème de représentation… du problème. Je suis plutôt content de ma tirade.
  • On n’empêchera jamais personne de manifester sa joie de vivre par des prises de risque, des déséquilibres, des glissades, des ordalies. Elle défend toujours la jeunesse toutes griffes dehors, en toutes circonstances, si elle la croit attaquée. Elle ne fait jamais dans la nuance et je me retrouve accusé régulièrement de bougonnisme.
  • J’espère bien, et ce n’est pas ce que j’ai dit qu’il fallait faire. Ça c’est la critique spécieuse que l’on adresse à tous les lanceurs d’alerte. Pour moi, il s’agit simplement de ne pas faire prendre de risques aux voisins, qui ne nous ont rien demandé, pour jouir impunément des plaisirs qu’offrent… l’addictisme. Nous sommes liés par la situation écologique, nous sommes des colocaTerre, et je conteste à mon voisin le droit de détruire cette location commune, que louent également les enfants et petits-enfants. Je suis sûr que nous sommes d’accord. J’ai l’impression d’énoncer une banalité affligeante.
  • C’est d’une banalité affligeante mon pauvre ami ! Et tu me l’as dite cent fois. Tu radotes.
  • C’est parce que personne ne m’écoute, personne ne me parle.
  • Tu radotes et tu n’as jamais tort. Comme mon père.

Touché coulé.