Article non finalisé mais en période électorale, la précision peut attendre
Filons la métaflore
L’expression conventionnelle est : filer la métaphore, ça veut dire déplier une représentation des choses dans plusieurs dimensions. Je trouve que métaflore est une belle métaphore pour parler de la façon nous pensons nos villages et leur problématique.
Nous pensons toujours à partir de la représentation que nous avons des choses, ou d’un schéma de pensée, un pattern. Ici, il s’agira de notre façon de nous représenter notre village, notre territoire, notre région. Cette représentation est inspirée d’une métaphore végétale : un village est comme une fleur, il doit être attractif s’il veut attirer les forces vives, sous peine de dépérir.
L’histoire. Quelqu’un évoque la nécessité d’attirer des jeunes couples si l’on ne veut pas que la petite école périclite et ferme. Sans enfants, sans un commerce, un village périclite. Sans zone industrielle et sans lotissements pour les petits budgets, idem. On risque la désertification dans un village-dortoir comme il y en a beaucoup dans les grandes banlieues. Cette façon de se représenter les choses est banale, du coup elle ne fait l’objet d’un examen critique.
L’angoisse est bien dite : la croissance c’est la vie, si on ne croit pas alors on régressera vers la mort. Pour croitre il faut être attirant, séduisant, à la page, modernisé, maquillé, animé, voire sexy pour attirer. On appellera ça l’attractivité. Difficile de résister au projet présenté comme ça : qui ne voudrait pas être belle ou beau ?
Attirer qui et quoi ? Attirer les jeunes pour qu’ils se reproduisent ici, et par la suite les investisseurs à qui il faudra proposer des conditions attractives donc, si on ne veut pas qu’ils aillent butiner ailleurs. Nous sommes donc en compétition entre villages, entre territoires, entre régions, entre pays. Nota : les seuls qui ne sont pas en compétition sont les investisseurs (les pollinisateurs) qui ont des fleurs dans tous les pays (faut pas être stupide non plus), quoiqu’il arrive, ils feront leur miel.
La fleur (♀︎) déploie tout un arsenal de ruses et de leurres pour attirer les pollinisateurs (♂︎). Pour le plaisir des mots, j’appelle ça la métaflore. Nous serions comme des fleurs, passivement installées, qui doivent attirer les bourdons actifs courageux et braves, quitte à en faire beaucoup, “Tu viens chéri ?”, quitte à être dans la surenchère permanente, jusqu’à payer les bourdons.
Que nous utilisions une métaphore végétale pour nous penser, pour nous représenter, n’est pas nouveau : les populations se sont toujours perçues comme leur environnement. Voir les nombreuses expressions telles : le blé en herbe, les jeunes pousses, la pépinière, les filles en fleur, etc…
Ce qui change, c’est désormais la référence aux technologies : faire un reset, une mise à jour, j’imprime pas, je sature, il a buggé (c’est français), etc..
Si je file un peu plus cette métaphore de la métaflore.
La croissance serait naturelle et une finalité indépassable : soit tu croîs soit tu meurs. C’est vrai pour la fleur. Si c’est pas toi qui croîs c’est le voisin, et donc tu mourras parce y’en a pas pour tout le monde : quelqu’un doit mourir, c’est la règle du jeu, le cycle naturel.
La compétition entre les fleurs serait la loi naturelle de la prairie. Une fleur doit trouver son créneau, c’est-à-dire trouver le genre de pollinisateurs qu’elle veut attirer en fonction de ce qu’elle est. Une marguerite n’est pas orchidée, mais chacune peut trouver sa place dans la prairie si elle se spécialise, au moins en partie.
Les pollinisateurs, ce sont ces fameux riches qu’il faut attirer, et on n’en a jamais assez, sans eux pas de croissance, pas de reproducteurs, pas reproduction. Et la mort donc.
Sur le plan économique, c’est confondre les investisseurs et les investissements. Qu’il faille de l’argent pour investir de l’argent dans un projet, c’est tautologique, mais qu’il faille de l’argent privé pour investir dans des ouvrages et oeuvres collectives, ce n’est pas une loi naturelle, c’est un choix idéologique. Il peut y avoir des investissements publics et/ou collectifs. La condition c’est qu’on ne se pensent plus comme des fleurs. Par exemple, actuellement se développe des associations de citoyens pour financer des énergies renouvelables (sur EBER il y a du solaire citoyen avec EnRici), mais des mairies préfèrent confier les toits de leur commune (qui appartiennent à la communauté) à des investisseurs privés. C’est de mon point de vue une double trahison.
Sur le plan environnemental, cela amène nombre d’élus, et nous aussi souvent, à confondre l’environnement avec le décor. Or ces deux conceptions s’opposent frontalement. Penser le décor c’est se faire fleur, se faire belle ; penser l’environnement c’est se faire sûr, agréable, juste ; car il y a une limite ultime à tous nos fantasmes (la branche sur laquelle nous sommes assis !?), elle est physico-chimique.
Il y a une collusion non dite entre les investisseurs et les propriétaires. Plus le village est attirant, attractif, et attire donc, et plus le foncier prend de la valeur ; une véritable mine d’or dans certains endroits pour les propriétaires terriens ou immobiliers. Imaginez les fortunes faites dans le grand Lyon par les anciens maraichers propriétaires terriens.
Question : qui paie au final les investissements dans le décor, et sa transformation, pour que les investisseurs viennent fertiliser les terrains ? En fait puiser les ressources jusqu’à l’épuisement, comme le ferait des sauterelles en fait. Vous connaissez la réponse.
Nota : aucun investisseur n’a jamais investi pour créer le moindre emploi, mais pour faire des bénéfices… quitte à supprimer des emplois. Et au risque de partir ailleurs après avoir prélevé toutes les richesses naturelles du territoire. Conséquences : il faudra développer des stratégies de fleurs pour les fidéliser. Comment fait-on ? On met toute notre jeunesse au service des bourdons : elle doit être belle, employable, désirable, adaptable, reproductive (sinon c’est la trahison suprême), et si possible pas trop chiante voire docile. Il s’agira de la menacer d’être une menace pour les bourdons pour la faire taire, voire la combattre.
Non seulement tout ceci est un jeu de dupes – le no-limit c’est le paradis, mais sur terre c’est l’enfer – c’est un jeu mortifère :
- la croissance infinie n’existe que dans nos rêves les plus fous ;
- la compétition n’est qu’un aspect de la règle du jeu de la nature, l’autre aspect c’est la collaboration ;
- L’optimisation est le contraire de la règle en biologie qui est l’efficacité moyenne pour rester adaptable aux aléas : c’est la variabilité du vivant que le rend robuste.
- Croitre dans un monde limité c’est admettre implicitement la mort des plus faibles, de celles et ceux qui ne servent pas un maitre quelconque. Il faudrait donc admettre comme naturelle l’inégalité entre les individus, la hiérarchie entre les individus. Travail idéologique de fond en cours, et on a tort de le négliger.
Alors pourquoi la logique économique – qui n’est bien entendu pour rien dans les aléas climatiques et les risques de basculement dans une planète-serre – continue-t-elle dans la même logique destructrice, tout en le sachant ? Pensez-vous vraiment que les investisseurs sont stupides pour méconnaître les conséquences de leurs choix, de leurs actes ?
Les conséquences, qu’ils assument et qu’ils nous feront assumer si l’on y prend garde, c’est la guerre civile pour les ressources, suite logique de la compétition dans un monde limité. “Il n’y en aura pas pour tout le monde”, et les moins adaptés disparaitront : ce serait la loi de la nature, et ce sera donc de leur faute.
Pour résumé. Si, investisseurs ou propriétaires ou courtisans, vous imposez dans les têtes la compétition, l’attractivité et la compétitivité comme manière de penser, alors vous n’avez rien d’autre à faire : vous pouvez laisser les gens chercher les solutions, elles seront toujours à votre avantage au final. Mais au détriment du vivant et de l’égalité entre les humains.
Il n’y a pas d’alternative.
Si l’on se dégage du discours idéologique dont je viens de parler (il n’y a pas d’alternative à cette politique), en posant la réalité des faits : 7 limites planétaires sur 9 sont dépassées, nous sommes à deux doigts de créer une planète-serre, la responsabilité totale des comportements humains dans cette situation, alors il n’y a pas d’alternative : nous devons changer notre logiciel (sic). Plus sérieusement, nous devons changer la représentation du problème, notre façon de penser, donc utiliser les bons mots pour décrire la situation. Il y a des gens qui parlent de nouveaux récits, je ne partage pas cette expression qui renvoie aux histoires que l’on raconteraient aux enfants ; je pense qu’il faut dire que nous devons changer de représentation des problèmes, de représentation de nous-mêmes.
Une autre représentation. Pour garder une métaphore qui fait appel au biologique, car nous en sommes, voici une image.
Nous sommes comme toutes les cellules, de base ou organisées : il faut que des choses rentrent pour fonctionner, et il faut que des choses sortent, des déchets. Ces déchets sont des communs ! S’ils sont recyclables par d’autres organisent vivants, alors des choses vont circuler et nous rendre dépendants les uns des autres. C’est la relation symbiotique.
Si on produit des déchets non recyclables, alors on se met en danger. Si on épuise des ressources non renouvelables, alors on se met en danger.
Une solution ? Chercher un équilibre dit symbiotique. Dans ce cas l’accumulation sans limite, l’enrichissement sans limite, la cupidité, l’avidité, moteurs et justifications de notre économie, sont des dangers mortels.
Olivier Hamant, dans son Manifeste pour une santé commune, propose que toutes nos actions soient guidées par un triple souci, une triple attention : tout action doit être bonne pour la santé de l’environnement, bonne pour la santé humaine, bonne pour les relations sociales. L’économie n’est plus la finalité, mais un moyen au service de.
Il n’y a pas d’alternative, nous devons penser notre empreinte planétaire comme limite à notre développement, nous devons penser nos déchets non recyclables comme limites. Concrètement, ça veut dire que si nous voulons produire moins de déchets plastiques, alors il faut en produire moins. Si nous voulons produire moins de déchets CO2, il faut faire entrer moins de combustibles fossiles. Si nous voulons des sols vivants, qui ne soient artificiels donc des déchets, il ne faut pas faire rentrer des biocides. Si nous voulons de la biodiversité, nous devons lui laisser de l’espace.
Si nous voulons de bonnes réponses, il faut nous poser les bonnes questions. Il existe une méthode. Il ne suffit pas de la connaitre, il faut du courage pour l’utiliser, et apprendre à s’en servir.
Albert Einstein, « Si j’avais une heure pour résoudre un problème dont ma vie dépendait, je passerais les 55 premières minutes à chercher la meilleure question à me poser, et lorsque je l’aurais trouvée il me suffirait de 5 minutes pour y répondre. »
