État, neutralité et neutralisation

Á droite comme à gauche, nombreux sont ceux qui définissent la laïcité par la séparation des Églises et de l’État (loi de 1905), la neutralité de l’État et la liberté de conscience. L’Observatoire  de la laïcité s’accroche à cette définition en levant le menton. Mauvaise foi, cliché, simplification, paresse ou rigueur intellectuelle ? 

Loi de 1905 ne définit pas la laïcité. 

Le terme a été introduit en 1883 par Ferdinand Buisson ; alors qui maintiendra que la laïcité commence en 1905 ? Par ailleurs, la liberté d’expression existe dans bien des pays qui ne se disent pas laïques pour autant ; avec une définition si réduite, des pays laïques il y en a beaucoup. Cette absence de définition est-elle un problème pour autant ? Personnellement je ne le pense pas car ça nous oblige à en parler,  donc possiblement à aborder la complexité des principes ; dans le cas contraire, nous basculerions dans la République des juges, qui plus est des juges européens.

Où se fait la différence de compréhension ? 

D’un côté, il y a ceux qui tiennent cette loi de 1905 pour l’alpha et l’oméga de la laïcité, comme l’Observatoire. Pourtant, il y a tant de lois antilaïques, notamment sur le financement de l’école privée confessionnelle, sans compter les concordats, que s’en tenir aux lois pour la définir, et notamment celle de 1905, n’a de justification que politicienne, en aucun cas politique et philosophique. Pour info, la Cour des Comptes s’est déclarée incapable d’évaluer l’argent consacré par l’État aux écoles privées, elle a rendu une feuille blanche. Abracadabrantesque. De l’autre côté, en face, il y a ceux qui tiennent la loi de 1905 pour une étape essentielle d’un processus commencé à la Révolution, mais tiennent le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité comme la dynamique interne de la laïcité, et source de loi. Je suis de ceux-là. Le clivage droite/gauche ne fonctionne pas ici. 

La République était indivisible, elle devient laïque démocratique et sociale à partir de la Constitution de 58. De là à dire qu’elle est vraiment tout ça parce que c’est écrit, c’est la loi, il  y a un pas qu’un citoyen critique ne peut pas franchir. Elle a vocation à le devenir mais les résistances sont telles qu’elle n’est toujours rien de tout cela. Les pouvoirs spirituel, économique, en partie politique – et leurs opposants ! – y veillent avec une mauvaise foi et une foi mauvaise évidentes.

« C’est l’État qui doit être neutre, pas les citoyens », répètent à l’envi les conservateurs de droite et des croyants de diverses religions, mais aussi des progressistes de gauche ; ce qui amène tout ce beau monde à surveiller l’État comme le lait sur le feu. Cela permet aux premiers de défendre la place des religions dans les affaires de la cité ; ce qui est différent de  leur visibilité dans l’espace et le débat publics. Pour les seconds, ce même argument leur permet d’offrir aux émigrés et leurs descendants – nouvelle figure des damnés de la terre pour des raisons à déterminer – la possibilité de rester… des étrangers, c’est-à-dire purs de toute influence occidentalo-capitaliste. Tant pis si, en n’intégrant pas la complexité des principes de la laïcité, ils ne s’intègrent pas ; tant pis si on est obligé de se  rendre accommodants pour ne pas offenser ; retournant ainsi le processus d’intégration. On voit donc la laïcité réduite – au sens culinaire du terme également – pour des objectifs très différents in fine. Nous assistons à une collusion de circonstance entre ces conservateurs et ces progressistes, où chacun passe le plat à l’autre pour se défausser de l’exigence laïque ; en clair pour obtenir des privilèges, ce qui est contraire au principe d’Égalité. Les deux se servant d’un leurre : le RN pour les uns, « l’islamo-gauchisme » pour les autres.

Parlons neutralité. 

L’État est neutre sur le plan spirituel, il ne prend pas part à ce genre de débat mais doit le permettre et le garantir. Mais justement, parce que neutre, il doit veiller scrupuleusement à la sécurité et la sûreté des personnes ! Pas de leurs idées et croyances donc. Entre le fort et le faible, la majorité et la minorité, le riche et le pauvre, l’instruit et l’analphabète, le violent et le doux, le patriarche et sa fille, le fanatique et le pacifique… il doit prendre parti et s’interposer. C’est pour cette raison qu’il a la force armée avec lui. 

Sa première mission est tout sauf la neutralité : c’est la neutralisation dans tous les espaces, publics et privés, des velléités d’emprise de tout citoyen, de toute  association, y compris religieuse ; y compris la sienne ! C’est la conséquence logique des principes de Liberté et d’Égalité. 

En toute logique, cela voudrait dire qu’il n’a pas à prendre parti dans les débats sociétaux mais seulement protéger les acteurs ; par exemple, il n’a pas à enseigner aux enfants la normalité de telle ou telle pratique sexuelle, – elles ne font pas l’objet de définition légale – c’est de la responsabilité des familles, or il le fait ; il doit enseigner la non-discrimination liée à ces pratiques, or il ne le fait pas quand il s’agit d’une injonction religieuse. Neutralité à géométrie variable, et vraie lâcheté. 

L’argument du droit du citoyen de ne pas être neutre, de ne pas être laïque ? 

Au nom de la Liberté donc. La liberté du citoyen n’est pas celle de tenir sous emprise quelqu’un y compris son conjoint ou son enfant. La liberté n’est pas de nier le réel, la science, la rationalité, le plus probable, au profit d’une croyance quelconque. La connaissance de son environnement, des sciences, de l’argumentation, la rationalité dans les affaires de la cité etc.. sont les conditions de la Liberté, c’est-à-dire la capacité de ne pas être sous emprise : de son parent, sa culture, sa religion, ses propres préjugés… l’État ! Défendre l’appartenance à une croyance quelconque comme si c’était une couleur de peau, c’est arrêter le temps. C’est une maltraitance faite aux enfants notamment, et le contraire de la Fraternité. L’instruction n’est pas une option dans une République laïque, c’est un dû. Sinon il faut retirer notre frontispice républicain, ou simplement continuer à nous payer de mots comme nous aimons à le faire.

Autre argument. Si tout le monde se drapait dans son droit de ne pas être neutre, toujours, tout le temps, qui alors représenterait l’État ? Des athées ? Tant qu’ils sont tolérés ? Et s’il n’y en avait pas ou plus, on ne pourrait pas être une République  laïque alors ? Abracadabrantesque. Si vous tenez à l’Égalité entre les citoyens, cela veut dire que l’État c’est vous possiblement, vous pouvez devenir un jour élu donc représentant des autres, quelles que soient leurs options spirituelles, voire même présider la République et utiliser la force pour protéger les autres des velléités d’emprise de votre propre religion ! 

Simplement, être laïque, c’est tenir séparé le profane du sacré, quand il s’agit de plus que soi. Donc savoir neutraliser son sacré dans le temps et l’espace profanes. Est-ce discriminatoire ? Si vous ne voulez pas exiger cela de tous les citoyens, au nom du droit à l’obscurantisme, du droit d’enseigner à son enfant que la terre est plate puisque c’est écrit – le droit individuel d’être fanatique devenant supérieur à la sécurité de tous –  alors vous avez intérêt à être majoritaires, et si vous ne l’êtes pas à le devenir rapidement ! Ou à être le plus fou. C’est le retour de la peur, que la laïcité avait congédiée, revendiquée comme un droit pour l’homme (l’être humain) qui ne veut pas être citoyen.

Neutralité ou neutralisation ? Œcuménisme ou anticléricalisme ? Je vous fais juge.

 Article 35,  Loi de 1905.

Si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s’exerce le culte, contient une provocation directe à résister à l’exécution des lois ou aux actes légaux de l’autorité publique, ou s’il tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s’en sera rendu coupable sera puni d’un emprisonnement de trois mois à deux ans, sans préjudice des peines de la complicité, dans le cas où la provocation aurait été suivie d’une sédition, révolte ou guerre civile.

“C’était un temps déraisonnable

On avait mis les morts à table”

Ce sont les premiers vers d’un poème d’Aragon mis en musique par Léo Ferré, Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Ces deux vers sont un diagnostic d’une grande lucidité, à la fois sur ceux qui nous opposent, à savoir les ancêtres et leurs dieux, et sur ce qui nous oppose : la fidélité, ou non, à ces ancêtres, leurs dieux.

Quel lien avec la laïcité ?

Le rapport aux ancêtres est un garrot qui nous étrangle comme des lapins ; il convoque les plans anthropologique psychologique en passant par le politique. Les concepts de la laïcité ont transformé ce rapport.

La pratique philosophique de l’examen critique, si elle se veut sincère, ne doit pas avoir de tabous. Notre société laïque s’est fait une spécialité de l’autocritique et de la critique de ses propres ancêtres, parfois exclusivement à charge et sans tenir compte du contexte. Des relativistes, notamment, se veulent exemplaires : je ne critique pas les autres tant que je n’ai pas déconstruit mon passé. Ce faisant, ils prennent le risque de l’annuler et de devenir des bulles qui flottent au gré des vents. Cette posture radicale peut se transformer en délire quand elle cherche la perfection, l’exhaustivité, voire la pureté. Alors, quand on rencontre dans notre pays des cultures qui, elles, sacralisent leurs ancêtres, quoiqu’ils aient fait ; ou bien qui interdisent l’autocritique car elle serait blasphématoire, alors la posture laïque fait problème ; la rencontre est douleur ; l’examen critique sincère du passé et du présent est impossible, et cela ne peut tourner qu’au lynchage unilatéral de nos ancêtres. S’en satisfaire, c’est un paternalisme qui n’offre pas d’issue.

Pas si exemplaire que ça alors ces relativistes ?

Ils sont utiles aux antilaïques pour avancer dans la posture victimaire, mais ils sont tout ce que les gens qui sacralisent leurs ancêtres haïssent et refusent de devenir : des libéraux qui ne respectent rien dans leur critique, même pas leurs ancêtres donc. Nous sommes pour eux  l’exemple parfait de ce qu’ils définissent comme de la barbarie, quand les relativistes se pensent la pointe avancée de la civilisation. Ces derniers ne sont pas des idiots utiles de l’islamisme – ce terme n’a rien à faire dans le champ de la réflexion, laissons-le à la politique politicienne – ils leur sont utiles certes mais pas en tant qu’idiots, plutôt parce qu’ils ne le sont pas : ils sont seulement dans une forme de radicalisation de la posture critique ; péché d’orgueil. Je préfère les penser comme le cheval de Troie de l’islamisme. Par exemple, j’apprends par Naëm Bestandji, un militant féministe laïque et universaliste, que le PCF 38 abrite dans ses locaux l’Alliance citoyenne, aux accointances islamistes identifiées, qui mène une bataille au nom des droits des femmes musulmanes (se baigner dans les piscines municipales en burkini). Voir également la tribune offerte à Valence par la LFI, automne 2020, aux communautaristes.

Nous ne serions plus fidèles à nos ancêtres ?

Les relativistes qui poussent en France à la critique de leurs ancêtres au point de les déboulonner, ne s’aperçoivent pas à quel point ils leur sont fidèles par ailleurs ! Je veux dire que la valeur qui émerge logiquement du triptyque républicain, c’est le bonheur quelles que soient les orientations sexuelles philosophiques spirituelles musicales etc. (jouis de la vie !) pourvu qu’elle n’exclue pas l’étranger, l’autre. En condamnant nos ancêtres douteux, ils ne font que célébrer l’œuvre laïque via la valeur jouissance, ici jouissance de l’autocritique ; et le rapport à l’étranger est la meilleure mise à l’épreuve de la sincérité de cette autocritique. Ici, le fantasme de l’auto-engendrement les guette (deviens ce que tu es !), or c’est justement l’auto-engendrement qui est interdit pour ceux qui se veulent sous la surveillance des générations précédentes et de dieu. Pour les fanatiques musulmans – mais pas seulement hélas – se débarrasser du barbare est une tentative de se débarrasser de la critique des ancêtres ; de la vie avec l’eau du bain.

On ne se débarrasse donc jamais des ancêtres ?

Non, nous sommes le fruit d’une histoire. En revanche on peut changer notre rapport à celle-ci, c’est l’épreuve émancipatrice que nous impose la laïcité : avoir un rapport aux ancêtres qui n’empêche pas la vie de se réinventer à chaque génération.

Un petit détour : le temps profane est le temps de l’éphéméride (Chronos), un temps linéaire, à plat, ou chaque jour est nouveau ; le temps sacré est un temps cyclique (Aiôn), c’est le retour des fêtes, du printemps, des cérémonies ; c’est un temps vertical, le fil en spirale qui nous relie à nos ancêtres via un maître de cérémonie. Le saint du saint est un espace vide défini par 4 murs, et un rituel pour y accéder ; comme il est sans toit, il met en relation avec Dieu si on lève la tête, mais au risque d’être grillé sur place si l’on n’est pas prêt. En science-fiction on appelle ça un vortex. Dans une société laïque, c’est le temps profane qui organise la cité et ce n’est pas négociable. Pourquoi ? Parce que des dieux il y en a 1000 ! Et tous se prétendent uniques ! La logique laïque qui veut la paix dans la diversité, conduit à réserver les vortex au domaine privé, dans des lieux prévus à cet effet. Dit autrement, les ancêtres ne peuvent pas être à notre table, dans le temps profane ? Tiens, une petite histoire pour me faire comprendre, celle du Cap’tain Cook qui a « découvert » la moitié de la planète au profit de la couronne d’Angleterre. Sur une île du Pacifique, une première fois, lui et ses hommes sont accueillis comme des dieux. Les indigènes leur offrent tout, tout. Mais Cap’tain Cook revient trop rapidement à cause d’une avarie. Les indigènes n’en veulent plus car ils n’ont plus assez pour eux. Il n’y a plus de place à table ! Je vous pose la question : ont-ils raison de préférer leurs enfants au dieu Cook ? Qu’ils tueront ! Ne répondez pas trop vite à la question. Analysez d’abord notre organisation politique économique sociale et écologique, leurs conséquences sur les enfants, les générations à naître, le vivant. À partir de là reparlons du fanatisme, vérifions s’il pourrait être également économique et « civilisé ». Si la République est laïque et sociale, laïque donc sociale, alors elle est le contraire de tout fanatisme, y compris celui économique qui préfère sacrifier des vies au dieu Fric.

Virer les ancêtres de la table, de l’espace public, n’est-ce pas une épreuve impossible à surmonter quand on est croyant ?

Oui si on ne la désigne pas par son nom et qu’on ne surveille pas de près les ancêtres ; ancêtres (leurs avocats auto-proclamés) qui surveillent leur descendance et crient à la trahison à la moindre pensée critique. Non, si on distingue l’affiliation (proposition philosophique et laïque) de l’assignation (injonction religieuse). L’assignation est une contrainte identitaire qui enchaîne le Sujet ; c’est un stigmate sur le corps de l’adepte, ou des rituels qu’il doit pratiquer, qui signifie qu’il appartient à un dieu. L’affiliation c’est l’identification volontaire et temporaire à une lignée, le temps du culte par exemple ; donc le Sujet est autonome… il a flingué symboliquement les ancêtres qui sont considérés comme morts pour de bon.

La laïcité c’est le meurtre symbolique des ancêtres dont on ne se débarrasse pas pour autant ; il signifie qu’on les a inscrits dans une lignée dans laquelle on s’inscrit également… comme une succession d’égaux donc. C’est-à-dire que je suis un être humain dans ma génération, comme mes parents l’ont été, pas plus, pas moins. Quand un discours religieux donne un avantage sur les autres – je suis l’élu et le pouvoir m’est dû – il faut un grand sens moral pour y renoncer. Mais ce n’est pas la faute de l’ancêtre, de dieu, c’est la soif de jouir du pouvoir à bon compte. La laïcité, c’est la paire de ciseaux qui coupe les chaînes entre générations, pour les faire lien. En attendant Morta, la Parque.

Et leurs baisers au loin les suivent

Comme des soleils révolus                Aragon

Nice 2020 : la violence islamiste, dans un lieu de culte.

La liberté de pratiquer son culte en toute sécurité est un droit constitutionnel né de la nécessité de protéger les cultes minoritaires. En passant, c’est une façon de les égaliser en attribuant aux religions un statut de croyances. C’est donc aussi un déclassement.

Nous devons distinguer deux violences. La première, c’est celle inhérente à la volonté islamiste d’établir un califat mondial, elle n’a d’autres causes qu’internes : le pouvoir de régir le monde aurait été attribué aux adeptes – nouveau peuple élu – directement par le seul vrai dieu via un prophète médium. Cette violence n’est née d’aucune colonisation ni souffrance  mondialiste, et ne s’adresse pas spécifiquement à nous occidentaux : elle frappe là où c’est possible. La laïcité étant un anticléricalisme, explicitement, la volonté théocratique est du fascisme. Ceci nous désigne comme l’ennemi-type.

Les musulmans ne sont-ils pas les premières victimes de l’islamisme ?

Non. Ils sont les plus nombreux parce que plus faciles à atteindre. Toutes les personnes qui ne se soumettent pas à son dogme, par exemple : les athées, les apostats, les homosexuels des deux sexes, sont dans la file d’attente. Conclusion : si vous avez peur c’est que vous allez bien sur le plan psychologique, si non, le mieux c’est de consulter.

La deuxième violence ?

Celle dont la cause supposée serait le sentiment d’injustice ou d’atteinte au sacré, les fameuses caricatures donc. La violence serait une réaction légitime car secondaire, elle ne serait qu’une réaction, en quelque sorte pédagogique. Globalement, la laïcité serait la cause car, si on laissait chacun pratiquer comme il veut, à l’anglo-saxonne par exemple, il n’y aurait pas de violence.  Déni de la réalité ! René Girard, un anthropologue, nous a montré que la violence se justifiait toujours d’être secondaire : nous prétendons toujours rendre le coup que l’on nous a porté. La Fontaine a tout dit dans Le loup et l’agneau. Soyons clairs : la laïcité, en égalisant tous les êtres humains, et en leur attribuant la liberté par nature, porte un coup d’une grande violence aux religions. L’église catholique a eu du mal à rentrer dans le rang – quand on est majoritaire c’est plus dur – . L’islamiste qui ne sait pas être minoritaire, ni majoritaire, mais seulement hégémonique, n’envisage pas la coupure qu’organise la laïcité : la précellence du profane dans l’espace public.

Serions-nous dans une impasse ?

La liberté d’expression est un droit non négociable, les croyances ne sont pas sacrées, seules la vie et l’intégrité physique (et psychologique ?) le sont. Cette liberté peut être restreinte dans le cadre d’un culte entre des gens qui partagent, volontairement, ce culte. Le blasphème existe en privé, il ne concerne que les croyants d’un même dogme. Disons-le, il y a une vraie torture que l’on évite aux français musulmans ( sauf pour ceux qui se rappellent les émissions d’Abdelwahab Meddeb, Culture d’islam) : le Texte est-il la parole de dieu ou ce que les hommes en ont compris ? Donc il est interprétable. Dit autrement, dieu est-il une réalité que tous doivent admettre, ou bien seulement connaissable par la foi, au plus profond de son intimité ? (voir le film Le nom de la rose) Si les musulmans se prononçaient sur le deuxième choix, ils opéreraient alors un schisme qui les ferait rentrer dans notre modernité certes, mais au risque d’y rentrer les pieds devant. La preuve par Nice dont le message des fanatiques s’adresse aux croyants (ceux qui ont la foi donc). Le message s’adressent à tous ceux qui seraient tentés de séculariser leur religion, comme l’ont fait les chrétiens. Le mauvais exemple à ne pas suivre. Arme à la main, nous sommes tous convoqués par les fanatiques pour dire si, dans l’espace public, dieu est une croyance comme une autre ou doit être tenu pour vrai de vrai. Qui veut répondre ?

On chercherait au mauvais endroit les causes de cette violence ?

Il y a plusieurs hypothèses sur la table. 1 On cherche du côté du sort réservé à la jeunesse. Ça ne tient pas si on compare les pays ou si on connaît l’histoire : la violence religieuse se moque des époques. 2 On cherche du côté de la fragilité de la jeunesse : ils sont à la recherche de sens, de combats, de pouvoir à bon compte, d’une vie grandiose y compris à travers l’ascétisme et la mort, surtout s’ils ne sont pas diplômés. C’est une hypothèse qui a du sens, mais  ne couvre pas tous les cas, loin s’en faut. 3 On cherche du côté de l’obscurantisme – ici religieux, mais il n’est pas que religieux – c’est-à-dire la croyance en la magie plutôt que la connaissance du réel. Le réel c’est psychologiquement la tuile absolue, et l’autre, qui en est le représentant, le diable en personne. Sacrée épreuve. 4 On doit chercher du côté du pouvoir, de la jouissance du pouvoir sans autre mérite que d’être l’élu : le préféré de dieu parmi les hommes – soit symboliquement l’aîné de la fratrie  – dont la colère est légitime car spolié par les cadets via les droits des hommes et le triptyque républicain. L’islam prétend être la dernière religion, mais aussi la première ! Fils (pas fille) unique de dieu donc. Mais en laïcité, il n’y a plus de droit d’aînesse ni de privilèges liés au sexe ! Vous voyez, ça coupe sacrément la laïcité ! Mais ce n’est pas de la castration, c’est une promotion : la laïcité est une spiritualité de ce point de vue, car elle vient couper dans le vif de nos illusions et de nos désirs d’emprise.

Aussi, dire que les caricatures sont La cause est une facilité de langage, ou une lâcheté.

Une hypothèse personnelle pour finir

Notre société, avec sa foutue liberté individuelle, propose une vie de solitude où la dépression rôde. Si on ne trouve pas un clan, une bande, une tribu etc.. on court un grand risque. Et ça ne suffit pas toujours. La religion, quand elle est hégémonique ou dans une démarche sectaire, propose une présence permanente, à la limite de la persécution, et exigeante, très exigeante. Le contraire de ce que nous faisons auprès des jeunes ? Les recruteurs (ou la culture religieuse intégriste) ne lâchent pas leurs adeptes, ils les isolent mais ne les laissent jamais seuls grâce aux réseaux. Chez une personne angoissée, phobique, c’est d’un grand secours, et la perspective de la mort peut-être le soulagement d’une douleur d’exister… seul. J’ai découvert ceci en travaillant auprès de délinquants. Les caïds ont gardé des peurs d’enfants psychologiquement abandonnés, ils sont les plus fragiles. L’abandon, psychique, est une bombe à retardement. Nous avons tort de ne pas faire de prévention, pire, d’attaquer socialement le lien mère/enfant. Moi Président…

Perspectives laïques

Si nous voulons demeurer (ou devenir ?) une société laïque, soit la liberté malgré ses aspects douloureux, alors nous devrions réinventer notre façon d’être présents les uns aux autres ; construire enfin une société de l’attention réciproque. Tiens, ce pourrait être la définition d’une République laïque. Mais c’est l’exact opposé de la direction que l’on prend ! Car qui veut vraiment de l’Egalité ? Dites « égalité » dans une assemblée et vous perdez la moitié de la salle. Qui veut vraiment de la Fraternité ? Dites « responsabilité vis-à-vis du plus faible, soit la fille de l’intégriste, quelle que soit sa religion » et vous perdez  l’autre moitié. Il vous restera les laïques… et les sourds. Ça va de soi (G.Brassens).

Samuel PATY, égorgé puis décapité dans son propre pays, au nom d’une susceptibilité religieuse d’un autre âge ; ça nous replonge dans l’histoire, dans les persécutions religieuses. C’est une exécution qui nous plonge dans l’effroi et la sidération ; une de plus.

Article paru sur le site EGALE, Egalité Laïcité Europe.

Que dire de cet acte barbare ?

D’abord que ce n’est pas de la barbarie. Il y a une logique très précise derrière cet acte pour ceux qui se qualifient de « fous de dieu ». Elle découle d’une priorité dans l’ordre du sacré. Pour l’assassin, la vie est moins sacrée que sa croyance – c’est la définition du fanatisme – ; l’atteinte à une représentation quelconque de sa croyance, voire par une parole, une pensée, sont l’équivalent d’un acte physique qui mérite châtiment. La laïcité va inverser cet ordre du sacré. C’est parce qu’ils nous tiennent pour des barbares, « des chiens de l’enfer », que des fanatiques islamistes peuvent nous égorger sans aucun sentiment de culpabilité, avec le sentiment du devoir accompli. De leur point de vue, c’est un acte purificateur et civilisateur ; ce n’est pas un pied qu’ils coupent, ce qui aurait symbolisé le lien aux ancêtres ; ils coupent la tête, c’est-à-dire le lieu du raisonnement, le siège du Sujet libre, donc de la prétention vécue comme déicide.
Pour mémoire, le sang dans l’histoire de l’humanité est le siège de l’âme. Saigner quelqu’un à mort, c’est lui ôter toute possibilité d’être repris par dieu, d’exister encore après la mort. Egorger quelqu’un, c’est plus que le tuer, c’est l’annuler en tant qu’être du monde vivant. Il faut avoir une drôle de conception de dieu pour commettre un tel acte soi-dit en passant en son nom.

C’est sinistre !

Oui. En France, il a fallu des siècles pour se dégager de cette logique du dogme religieux, du plus fort, du plus fou, des clans, des plus nombreux. Les tenants du pouvoir n’ont pas lâché sans lutter quelques siècles. La laïcité a accouché dans la violence et, de fait, c’est un système qui fait violence à ceux qui ne veulent pas renoncer à leurs privilèges historiques. Clergé et noblesse qui représentaient 2% de la population en 1789 possédaient 80% des richesses, en plus du pouvoir juridique qui leur sera confisqué.

Il est urgent de rester unis.

« Restons unis », c’est la nouvelle formulation du « pas d’amalgame ». Je ne me sens pas concerné par cette injonction. En tant que laïque, universaliste donc, je suis uni à chaque être humain par le respect de la vie, à défaut de respecter ses idées et ses croyances. Je ne confonds pas un être humain avec son frère, sa famille, sa couleur, sa religion… l’histoire de ses ancêtres. C’est donc à ceux qui font cette différence de préciser ce qu’ils entendent par cet appel. La culture de nouvelles divisions identitaires, qui met en accusation l’universalisme laïque, doit nous dire ce qui fait dénominateur commun. Si ça veut dire « taisons-nous », « ne blessons pas », alors la laïcité est vidée de sa substance. La liberté de conscience ne prend sens qu’avec la liberté de parole. Cet appel à rester unis est une injonction paradoxale.

Que dire alors ?

« Surtout ne pas se taire, dans le respect des personnes » car nous ne confondons pas l’assassin avec ses coreligionnaires ; et j’ajouterai, Nous Républicains laïques. Soyons clairs, c’est la gloire du peuple français – non reconnue par ses élites politiques mais aussi syndicales – de ne pas se venger alors qu’il subit un nombre incroyable d’horreurs. Lors des derniers attentats en Allemagne, des journalistes allemands espéraient que leur peuple prendrait exemple sur le comportement des Français après le massacre de la croisette de Nice ! Au lieu de féliciter les Français pour cette attitude, la suspicion pèse systématiquement sur eux. C’est une injustice qui alimente la colère que je juge légitime. Moi je suis admiratif de ce peuple pacifique. Pourvu qu’il tienne bon.

Nous devons à la laïcité cette absence de représailles ?

Pas spécifiquement, c’est vrai ailleurs. La loi des hommes, en France, pense la punition mais s’interdit la vengeance ; quand la loi divine disait la miséricorde mais ne s’interdisait pas la vengeance. Les droits de l’homme ont fait qu’un individu – dont la vie est devenue sacrée – est seul responsable de ses actes. Les Français l’ont très bien intégré, mais pour les gens qui gardent ou veulent garder une culture communautariste, c’est une lâcheté.

Il y aurait du sacré en laïcité ?

Oui, la vie, l’intégrité physique. Sauf légitime défense. La laïcité est le fruit de la lutte contre les violences religieuses, féodales, mais aussi claniques, faites aux individus, à la science, à l’objectivité. La laïcité redéfinit le Sujet moderne : il devient libre par nature, c’est-à-dire qu’il n’a plus de dette vis-à-vis d’un créateur d’une part (sauf pour celui qui le veut à titre individuel et  privé), et d’autre part tout doit concourir à ce qu’il le reste ou le redevienne. La Fraternité laïque, clé de voûte de la laïcité, c’est la responsabilité vis-à-vis du plus faible qui doit rester libre. Aucune filiation avec la fraternité chrétienne. Mais nombre de croyants, jusqu’à l’Église catholique notamment, s’apercevront que la liberté de ne pas croire est la condition d’une foi authentique. Il y a eu de grands croyants militant pour les droits de l’homme et la laïcité, même des prêtres. La laïcité, ce n’est pas un truc d’athées.

Quelles libertés reste-t-il pour les religions ?

La liberté du culte est garantie dans la mesure où il respecte l’ordre public, c’est-à-dire les droits individuels de l’être humain. Mais les religions ont perdu, entre autres, la liberté de leur pratique dans l’espace public, pour celles qui détenaient ce pouvoir. Le territoire du roi et du clergé est devenu espace commun. La confusion est entretenue ici : ceux qui avaient l’habitude de contrôler les comportements dans leur territoire, de droit divin, prétendent être discriminés s’ils en sont empêchés. Si nous cédons sur cette distinction entre la liberté de culte, dans des lieux prévus à cet effet, et le caractère conditionnel des pratiques religieuses dans l’espace public, nous retournons au moyen âge.

L’espace public est désormais neutralisé par l’état, ce n’est plus un territoire à prendre par les plus forts ou une majorité. Je dois me gêner dans l’espace public pour ne pas gêner les autres. Ma liberté bute sur celle des autres, ce qui n’est pas la définition des Anglo-Saxons qui tiennent la liberté pour la liberté d’entreprendre. Chez nous, comme nous sommes des individus « individuels », et non plus des représentants d’une communauté quelconque, je ne suis jamais minoritaire ni majoritaire dans l’espace public, je suis un citoyen lambda, à la fois le plus petit élément du groupe (le simple membre sans distinction, Laos) et le représentant de tous (Laïkos, unité indivisible de tous). C’est ça l’universalisme laïque.

D’autres limitations ?

Il y en a beaucoup. En assurant et garantissant la liberté de conscience, la laïcité place à égalité toutes les croyances, qu’elles soient ancestrales, majoritaires ou individuelles et récentes. Pas de privilèges liés à une croyance quelle qu’elle soit ! C’est un déclassement d’une grande violence. Charlie l’a payé cher de le rappeler à travers ses caricatures. Le « blasphème » originel de la Révolution qu’a payé de sa vie Samuel Paty est là. Ce déclassement est difficile à assumer aujourd’hui encore, on le voit au travers de l’appel au respect des religions ; et l’Europe (et Macron, et l’observatoire de la laïcité, et… et les syndicats ?) s’emploie à réintroduire une différence entre les croyances. C’est pour cette raison qu’ils réduisent hypocritement la laïcité à la liberté de conscience, d’expression, et à la séparation des pouvoirs. Mais normalement, dans un pays laïque, c’est le réel, la science et/ou le plus probable qui doivent faire référence quand on organise la société… et les entreprises ! Et les syndicats !

Mais personne n’est contraint d’abandonner ses croyances pour autant ?

Non, mais elles ne font plus référence dans le champ politique et juridique (différent du débat d’idées), et elles ne définissent plus le sujet du droit. La justice se met un bandeau sur les yeux pour entendre l’histoire du Sujet au-delà de ses apparences. Douloureux pour ceux qui pensent qu’ils sont, en toutes circonstances, définis prioritairement voire uniquement par leur identité religieuse.

C’est plus facile pour les athées semble-t-il ?

Oui si on réduit la laïcité comme on le fait. Non si on la déplie correctement. Avec l’Egalité (qui n’est pas l’égalitarisme), elle abolit tous les privilèges, mais nous consacrons notre temps à obtenir des passe-droits ; la démocratie représentative actuelle est de fait une aristocratie élective (une épistémocratie). L’explosion des inégalités est tout sauf laïque, la pollution des communs pour s’enrichir est tout sauf laïque.

Pour être Libre, il faut être instruit et avoir développé un esprit critique – être un citoyen-philosophe – ; pour ne pas être sous la coupe de quelqu’un il faut un travail ; pour ne pas être prisonnier de ses préjugés préconceptions et croyances il faut un esprit critique. C’est un travail identitaire important pour dégager l’individu, libre par nature, de toutes ses assignations. On voit que l’instruction c’est le but et le moyen, d’où la bataille scolaire.. qu’on ne voulait pas rallumer. Loupé !

La Fraternité veut dire qu’il ne faut laisser personne sur le chemin, quitte à partager. Aïe !

C’est pour tout ça que la République démocratique laïque et sociale, laïque donc sociale (ce qui ne veut pas dire socialiste). On voit qu’on est loin du compte. Nous ne sommes pas une société laïque, dans les faits, seulement à vocation laïque. Mais elle a subi tant d’attaques et de tous les milieux !

La liberté est une épreuve. Elle a un coût, mais elle n’a pas de prix.