Palabre de la yourte du 19 mai 

Thème :  La Culture, avec un C majuscule

En posant le terme de Culture, je vois bien qu’il est ambiguë. Dans mon esprit il s’agit de la culture populaire locale. 

J’ai invité Yvan Argoud, maire de Revel et vice-Pdt de l’interco en charge de La Culture et du patrimoine, mais il n’était pas libre.

J’ai invité également Karel Ogier, maire de Montseveroux en charge à l’interco de La lecture publique et de l’éducation artistique, qui n’a pas pu se libérer.

Merci aux élu(e)s présents qui s’occuperaient de la Culture

La Culture donc 

L’étymologie du mot https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9C5286

xiie siècle, colture, « terre cultivée » ; 

xve siècle, au sens d’« action d’honorer ». Je ne sais pas ce que cela veut dire exactement.

xviie siècle, « formation de l’esprit par l’éducation ». Emprunté au latin classique cultura qui vient de cultum,, « agriculture ; culture de l’esprit, culte », cultum qui vient de colere, racine d’habiter et prendre soin (!).

 

On pourrait partir dans beaucoup de directions.

Je vais m’en tenir à la Culture locale au sens d’une scène où se rencontrent, ou pas, des artistes… professionnels locaux, un public local, des « financeurs » locaux, toutes et tous liés par une politique culturelle, locale, c’est-à-dire un truc qui fait l’objet d’une définition – plus ou moins consensuelle – qui par conséquent doit identifier des problèmes et avancer des solutions, définir des objectifs, des moyens.

Je ne sais pas si les communes ont défini une politique culturelle communale. Notre intercommunauté  a une politique culturelle que vous retrouverez sur son site. `Je cite le PLEAC :

L’éducation artistique et culturelle permet à tous – enfants, adolescents, adultes – de découvrir et de pratiquer des modes d’expressions artistiques et culturelles. Tous les domaines de la culture et des arts sont présents : illustration, cinéma, arts numériques, danse, théâtre médias, musique… ! L’enjeu ? Permettre à chacun de développer ses connaissances, sa sensibilité, son esprit critique, de s’épanouir et de s’exprimer. 

Voir liens ci-dessous.

https://www.entre-bievreetrhone.fr/sites/default/files/0._memo_1_connaitre_le_pleac_2025-26.doc.pdf

https://www.entre-bievreetrhone.fr/projets-et-actions/projets-culturels

Cette définition, qui ne fait pas de la politique culturelle une succession de divertissements, fait consensus dit le document, et je veux bien le croire. Mais vous noterez peut-être qu’il n’est pas question de collectifs ni de participation à la vie de la cité en tant qu’actrice, acteur ; il est seulement question de développement individuel.

Important, et sûrement la chose la plus importante que je vais dire ce soir. Cette Culture-là ne protège de rien.

Observez : les gens violents, les bourreaux ou les dictateurs de tout poil, ils ne sont pas obligatoirement incultes, au sens commun du terme. Ils peuvent avoir fait des études, êtres cultivés, ils savent lire et parler, voire peindre ou dire de la poésie – Pinochet pleurait en écoutant du Bach parait-il – mais ils sont incultes au sens du rapport à l’autre, aux autres ; incapables de dominer leur monde pulsionnel, de contrôler leur désir d’emprise, leurs addictions. D’esprit critique ils n’en ont point ; ils sont d’une mauvaise foi totale. Un bourreau en cravate et cultivé reste un bourreau.

Il y a des gens très intelligents, très instruits et très cultivés qui consacrent leur vie à des choses sans intérêt voire à des âneries, si ce n’est à des destructions. Psychologiquement, nous avons besoin d’exercer notre créativité, notre intelligence ; mais il y a en nous le meilleur comme le pire dans le rapport à l’autre. 

Mais si la Culture a un but, alors nous devons dire quelle façon d’être humain nous voulons promouvoir à travers elle.

Il serait question de développer l’esprit critique, mais il n’est pas dit dans quel domaine il doit s’exercer, ni dans quelle situation d’ailleurs on le développe.

 

Je fais la différence entre la critique, dont on dit à juste titre qu’elle est facile car elle s’alimente de notre narcissisme et notre rivalité naturelle, c’est une faiblesse donc ; et l’esprit critique qui demande méthode, humilité, bonne foi, courage, car il doit s’appliquer d’abord à nous-même et nos constructions.

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Il me semble que notre rapport à la Culture est structuré par quelques imaginaires qui ne s’opposent pas forcément.

Je vous propose de les explorer dans un premier temps car toute solution ou projet est précédé par un imaginaire, une théorie, explicite ou implicite.

Je propose que l’on parle des solutions locales susceptibles de répondre aux différentes définitions dans un deuxième temps.

Mais c’est un espace de liberté, la soirée sera ce que vous en ferez.

1 Le lien étymologique entre la culture agricole et la culture de l’esprit renvoie à une métaphore végétale. Il faudrait être un bon jardinier, un bon tuteur, pour nos jeunes pousses, le blé en herbe, ceci afin de faire éclore… les talents, faire s’épanouir. 

Il y a de nombreuses expressions qui montrent ce lien métaphorique. Dans cette logique, il faut arroser, et il en faut pour toutes les plantes du jardin. Il faut de la diversité dans le jardin.

2 On pourrait évoquer une métaphore pastorale : il s’agirait d’éduquer, guider, transmettre, à une nouvelle génération, lui donner les bases essentielles pour qu’elle devienne adulte et capable de se reproduire donc. On pourra chercher aussi les expressions qui vont dans ce sens.

Si nous avons tendance à l’anthropomorphisme quand nous parlons de notre environnement, la réciproque est vraie : nous avons tendance à nous « naturaliser », je veux dire à nous percevoir par analogie avec notre environnement.

Dans ces imaginaires, être humain c’est devenir une belle plante ou une belle bête. On dit aussi un esprit sain dans un corps sain.

3 Dans la même veine naturaliste, la métaphore machinique de la Culture, à cause de l’IA récemment. Ce qui est proposé par le marché de la Culture doit être toujours plus grand, toujours plus puissant, plus lumineux, plus extraordinaire, toujours plus de watts. Toujours plus de contenus, de nouveautés. On doit multiplier les expériences puisqu’on a les moyens techniques de le faire. Parenthèse : ça n’a pas d’avenir sur le plan écologique.

En faisant du gigantisme et du turnover dans la Culture – qui nécessitent des investissements importants – on fait comme dans l’urbanisme : on crée des autoroutes qui assèchent les routes secondaires. Pire, on fait des autoroutes gratuites – le spectacle du monde est accessible de son fauteuil avec un abonnement – mais des routes secondaires payantes ! Pas étonnant que le spectacle populaire local, payant donc, soit en souffrance. 

Être un humain moderne serait accumuler des expériences, opérer des mises à jour, accumuler des connaissances comme le ferait un ordinateur pour rester opérationnel, à la page, moderne donc.

On est passé du projet antique : un esprit sain dans un corps sain, à un esprit vif et compétitif dans un corps augmenté.

4 Il y a un imaginaire qui est de l’ordre de la transmission, de la formation, la mise en forme de l’esprit. La culture serait un rite initiatique, soit faire des expériences pour s’épanouir, au sens de se développer, s’affiner, s’accomplir peut-être. 

Ici les nouvelles technologies sont immédiatement intégrées car il s’agit de s’adapter à toutes les nouveautés, tout en parlant de développement de l’esprit critique des utilisateurs.

Dans cet imaginaire conservateur, être un humain moderne serait hériter et transmettre les valeurs des générations précédentes. Sinon pourquoi la vogue et le bal des conscrits serait une animation culturelle et pas la rave-party ? Or on pourrait facilement organiser des rave  party locales et bio, où seraient invitées les générations à venir à pied ou à vélo pour danser ensemble, et se mélanger en toute sécurité. Mais il y a des populations à qui l’on veut signifier qu’elles dérogent aux valeurs conservatrices. De la mauvaise herbe donc, avec et sans jeu de mots.

5 La Culture comme spiritualité. Quelqu’un me dit que la Culture c’est rencontrer des oeuvres, des artistes qui nous élèvent ; c’est-à-dire nous ouvrent des espaces supérieurs, à nous qui ne sommes pas géniaux (c’est un fait). C’est un imaginaire qui nous organise sur le mode du sacré donc.

Ici être un humain moderne serait être un spectateur sensible à toutes les beautés, et sensible au génie humain, un admirateur, ou en chemin vers le statut de créateur génial et innovant, si possible un tantinet mégalo.

Il y a bien du sacré dans les Arts et la Culture, c’est-à-dire des différences de seuils qu’il s’agit de franchir, et des différences entre qui parle et qui écoute ; mais s’il suffit désormais de savoir faire un prompt adressé à l’IA pour faire une oeuvre, alors la démarche spirituelle issue de son expérience d’humain, nécessaire pour tenir un discours incarné, devient inutile.

6 La Culture comme esthétique de la subversion. De mon point de vue de militant de la laïcité.point, être humain c’est être libre parmi d’autres humains tout aussi libres, donc limité par eux. Ça veut dire avoir les moyens de penser ses assignations personnelles et sociales, voire ses aliénations, et respecter l’autre dans sa dignité et sa singularité. C’est le but du développement de l’esprit critique et en même temps le moyen. Certes, c’est la 1ère charge de l’éducation nationale, mais une politique culturelle devrait prendre le relais.

Etre libre dans une société laïque c’est être souverain, soit être capable de s’exprimer certes, mais que son expression serve à quelque chose, donc être en capacité de désobéir face à une oppression.  Apprendre à désobéir dans un atelier serait une injonction paradoxale, mais justement l’art offre des issues qui ne sont pas « paradoxantes ».

La Culture comme esthétique de la subversion, serait une façon récurrente d’interroger joliment nos évidences, nos ça va de soi, notre bon sens, notre conformisme, l’ordre et le pouvoir établi ; une façon ludique d’interroger nos assignations et aliénations individuelles mais aussi collectives. Ce que faisaient le théâtre antique par exemple ou Zola, les contes plus près de nous, voire les chansons dites à texte et certains poètes.

Une politique culturelle qui parle d’émancipation individuelle mais ne permet pas de parler d’émancipation collective, du Pouvoir, est au service d’un ordre établi ; c’est un conformisme. Elle ferme quand elle prétend ouvrir, même avec des nouveautés ; elle assigne quand elle prétend épanouir.

La subversion n’est pas tout de la Culture bien sûr, mais si l’on n’a pas ça en rayon, c’est au risque de disqualifier toutes les propositions qui font bien sûr partie d’une politique culturelle.

Si la Culture n’est pas un moyen de transformation sociale – au-delà de ma seule transformation individuelle donc – alors c’est un moyen pour empêcher toute transformation systémique ; un moyen de renvoyer à l’individu la charge de son existence et de sa souffrance existentielle, ce qui est un déni de la réalité. 

7 Enfin, on pourrait dire que la Culture c’est ce que les gens font, sans d’autre but que de faire ce qu’ils ont envie de faire, sans finalité politique particulière élaborée collectivement, comme ça vient. Il s’agirait de répondre à l’éventuelle demande.

Ici la Culture serait sans but, ce qui ne veut pas dire sans prétention, car flâner est devenu sacrément subversif dans ce monde qui accélère tout.

Qu’il y ait une politique culturelle ou pas, des artistes ou pas, il y a une production culturelle, des activités des animations des distractions, car on ne sait pas faire autrement quand on est vivant.

Mais quand il n’y a pas de volonté claire, alors c’est au risque que les marchands imposent la leur à bas bruit ; on le voit avec l’affaire des éditions Grasset. C’est donc au risque que les puissants verrouillent le fameux développement de l’esprit critique.

Dans cet imaginaire, on est, dans le meilleur des cas seulement, dans la flânerie, la balade dans un marché de propositions ou une forêt de découvertes ; on peut papillonner, butiner et s’ouvrir ainsi à la sérendipité, c’est-à-dire le heureux hasard. 

C’est l’imaginaire du chasseur de la savane que nous étions et qu’il est bon je pense de ne jamais cesser d’être. Encore faut-il sortir de chez soi, et c’est la première bataille des actrices et acteurs de la Culture locale : faire sortir les gens de leurs autoroutes gratuites.

Ici être humain serait se comporter, ou pas, en papillon ou en chasseur de papillons, ou en poète ; car la flânerie, le fait de ne rien attendre a priori, nous ouvre à l’inconnu qui nous révèle quelque chose sur nous-même ou sur le monde, si on n’a pas désappris à aimer les surprises. 

Pour finir. Et si la Culture c’était surtout ne pas désapprendre certaines choses ?

Par exemple ne pas désapprendre la curiosité ; ne pas désapprendre à s’émerveiller ; ne pas désapprendre à être attentif plus de 17’ ; ne pas désapprendre la joie ; ne pas désapprendre à parler, à se parler sans s’étriper ; ne pas désapprendre le respect et la dignité que l’on doit à l’autre, à tous les autres.