Un obstacle : la peur de la spoliation

Il y a un obstacle psychologique que l’on ne peut pas franchir si on ne l’identifie pas correctement, sur lequel on peut butter toute sa vie. Obstacle qu’il n’est pas facile de franchir même si on l’a identifié. Je vais l’appeler la peur de la spoliation.

Une observation. Un enfant est ou se sent négligé par ses parents. Ils ne lui parlent guère pris qu’ils sont par leur propre vie, intime ou « extime ». Ils ne le regardent pas jouer ; ils ne se réjouissent pas de le voir jouer. Or le jeu est le 1er cadeau que l’enfant offre à son parent : « Regarde comme je joue bien ». Si le parent n’est pas attentif à ce cadeau  « je suis heureux/heureuse de te voir jouer » – si ils sont seulement tranquilles quand il joue – alors les jeux se vident de leur sens et l’enfant cesse de jouer vraiment. Il peut faire semblant.

Pourtant on attend de cet enfant qu’il réussisse des choses, mais pour lui-même, seul. Réussites que l’on montrera aux autres éventuellement faute de n’avoir pas mesuré qu’elles leur étaient destinées. Curieusement, les réussîtes vont disparaitre, en fait elles vont être empêchées.

Le dilemme de l’humiliation. Cet enfant qui se sent humilié est face à un dilemme : si il tente et réussit des choses, alors le bénéfice est récupéré par le ou les parents qui n’ont absolument rien fait. C’est donc une spoliation symbolique, une injustice totale. La logique est alors celle de l’échec : plutôt échouer ou ne rien tenter, plutôt que de me faire voler mes réussites. Cet échec est une mesure de représailles dont l’enfant paie le prix fort ; c’est une question de dignité.

L’obstacle a franchir ? Faire quand même, et tant pis si quelqu’un récupère un bénéfice. 

C’est vrai en thérapie : on ne change pas pour les autres mais pour soi, et tant pis tant mieux si quelqu’un en profite sans le mériter, sans avoir bougé.

C’est vrai en entreprise : on peut faire pour le mieux malgré les entraves et l’incompétence d’une hiérarchie qui va se valoriser avec des résultats qui ne sont pas de son fait.

C’est vrai pour les conquis sociaux : ce sont toujours des minorités qui en ont payé le prix, et pas toujours tiré le plus grand bénéfice.

C’est vrai en société : je vais aller pour le mieux et faire pour le mieux même si le système qui me contraint et m’empêche en tirera gloire.

La situation écologique climatique sanitaire et démocratique nous met face à cet éternel dilemme : faire sans, malgré, contre les autres, celles et ceux qui tireront bénéfice de mes efforts. 

Voir les expériences – presque drôles – de la théorie des jeux. 

Par exemple, un enfant subit une épreuve. Quand il réussit il gagne un bonbon, mais son voisin qui n’a rien fait en gagne deux ! Comment va-t-il se comporter ? Et vous, que feriez-vous ?

Déclinaison historique qui revient sous des formes diverses pour toutes les générations : 

vous avez 16 ans, et le choix entre 1 prendre le maquis – au risque de mourir et ne pas vous reproduire, au profit de celles et ceux qui vont se planquer ou collaborer, et qui vivront et se reproduiront – ou 2 vous planquer et collaborer pour tirer un bénéfice quel que soit le résultat du conflit. Que faites-vous ?

Vivre au pied du Vercors oblige de traiter ce dilemme. C’est une question morale, donc politique.