Il se déroule sous nos yeux une bataille de tous les instants et sur tous les fronts, pour créer et s’accaparer un territoire, là où la République, laïque, pense en terme d’espace public, en creux. Il faut reprendre cette distinction qui s’articule à celle de la neutralité de l’Etat et la neutralisation des volontés d’emprise, traitées précédemment. Ces distinctions sont essentielles pour penser l’actualité, mais aussi la laïcité ; c’est-à-dire en quoi elle est LA solution qui permet des inclusions pacifiques.

On peut préciser les termes

L’espace est une étendue, une dimension, mais aussi une durée. C’est un terme plutôt neutre qui définit quelque chose qui existerait sans les êtres humains, et qui peut s’en passer. Le territoire  est une création de l’être humain, c’est un espace qu’il balise, qu’il marque, où il exerce son pouvoir et sa puissance, individuellement ou collectivement.

La France est-elle un territoire ?

Avant, elle était un royaume, donc le territoire du Roi. Les individus étaient les sujets du Roi, mais aussi les sujets de dieu car les deux territoires coexistaient (2% de la population, la noblesse et le clergé, possédaient 80% des richesses). Il y avait aussi des territoires communaux, des communs, gérés par des comités dont les femmes n’étaient pas exclues. Donc un territoire royal dans lequel s’emboitaient d’autres territoires subordonnés. On ne peut pas dire qu’il y avait un espace public !

Avec la révolution ?

Les révolutionnaires ont tout fait pour que l’Etat ne soit que la loi, donc le garant des libertés, et non pas le propriétaire. Il a fallu des décennies pour que tout ou presque soit privatisé, avec la réussite que l’on sait. Toutes les fonctions régaliennes n’ont pas été récupérées cependant : le notariat, des greffes du commerce, l’huissier, sont restés des charges privées alors qu’elles sont des fonctions régaliennes. Mais dans ce mouvement de récupération de la justice, il s’est créé, d’abord un territoire national, une Nation française, et un espace public ou nul ne peut être inquiété pour ses opinions, croyances, etc.. Littéralement, ça veut dire qu’il y a une transformation et du lieu et des individus : là où est l’espace public, je deviens un membre du public, un parmi les autres, un comme les autres ; jamais minoritaire, jamais majoritaire. C’est une pure fiction bien sûr, mais cette transformation permet à chacun d’être à soi-même son propre territoire, inviolable, dans la mesure où il accepte la réciproque, c’est-à-dire de respecter l’autre. La façon attendue pour marquer cette acceptation est la discrétion, la retenue, la désacralisation de son sacré au profit d’un sacré primordial : la vie de l’autre, sa sécurité. Il y a du sacré en laïcité, et il serait bon de le déplier correctement au lieu de s’en tenir à la seule propriété privée.

Complexe

Pas courant peut-être. La civilité consiste à marquer par des comportements, des phrases convenues, que l’on ne veut pas exercer d’emprise sur l’autre, entrer dans un bras de force ou quelqu’un devra se soumettre. On voit bien d’ailleurs quand on est au bord du lac, le désagrément que cause les jeunes qui écoutent leur musique à fond, portes ouvertes. On le prend bien pour un mépris, une volonté de marquer le territoire, une humiliation etc… Quand des jeunes font cela, ils transforment l’espace public en territoire.

Il y a beaucoup d’envahissement de l’espace public alors

Oui, la publicité est un exemple peu cité, mais il y a aussi le langage et l’écriture qui sont des champs de batailles féroces aujourd’hui, bien au-delà du cercle habituel de l’adolescence. Il y a aussi l’économie qui s’approprie la totalité de l’espace. Il faut penser que l’espace public nécessite notre contribution, on rajoute quelque chose au bien commun en étant respectueux, en retirant la violence de sa présence autant que possible ; le territoire au contraire c’est ce qui est retiré aux autres. On voit que dès qu’il y a du territoire il y a de la violence et des conflits potentiels. C’est pour cette raison que le territoire national devrait transcender tous les territoires privés. C’est pour cette raison également que les territoires nationaux doivent respecter des règles pour ne pas entrer en conflit.

Plus précisément

Dans l’espace public, les intérêts de tous sont ménagés, y compris les absents, ce qui n’est pas le cas du territoire qui doit être marqué en permanence. Un territoire doit être défendu car notre absence est au risque de la destitution, le territoire c’est le degré zéro de la relation à l’autre, une certaine forme de paranoïa ; la discrimination (au sens propre) en est la règle : il faut être identifié, on en fait partie ou pas. Il n’y a rien d’inclusif dans un territoire. L’espace au contraire permet l’absence car je suis toujours présent symboliquement, moi personnellement en tant que je suis un être humain comme les autres. C’est un lieu que je partage toujours symboliquement car personne ne se l’approprie en mon absence.

Pas simple

Il y a des résistances que l’on ne changera pas. Par exemple les adolescents : tous les adolescents du monde ont besoin de créer une enclave à l’abri des adultes, par le langage, les vêtements, la musique, les héros etc… Notre société les intruse systématiquement, ils ont beau repousser les limites, il y a toujours des adultes pour s’immiscer. Le frottement entre les territoires adolescents et l’espace public on ne le règlera pas à coups de flingues, ni de flingues éducatifs. Mais leurs comportements est symptomatique d’une conception de l’espace qu’il est intéressant de penser. Etant dans une conception territoriale, il voit spontanément   du vide là où nous pensons avoir mis du creux. Ils pensent qu’il est déserté là où nous l’avons rempli symboliquement de l’absent, théoriquement neutralisé des volontés d’emprise. Quiproquo persistant surtout si l’on n’en parle jamais.

Mais ils ne sont pas les seuls

Oui, et c’est cela le plus grave. L’espace public neutralisé – le creux, notre construction commune, la matrice – est envahi de toute part désormais, c’est un champ de bataille. Nombreux sont les groupes qui le pensent vide. Les ados, mais aussi des croyants, les activistes de tout bord, les cultures différentes, exotiques ou anglo-saxonnes, les marchands etc.. C’est bien qu’il a du se passer quelque chose ces dernières années, l’espace public a dû être vidé de notre présence, dé-constitué, déconstruit (?), ce qui le maintenait creux a dû, soit disparaitre, soit au contraire être colonisé par un pouvoir illégitime : l’Etat français comme colon de la France. Dit autrement, notre système représentatif est malade car il se prend pour la démocratie, alors qu’il ne l’est pas. Comment avoir un Etat légitime avec un pouvoir de coercition légitime, garant du creux de l’espace public qu’il doit neutralisé, avec des élus qui le sont de moins en moins ? C’est tout simplement impossible.

C’est à la fois obscur et angoissant

Oui, c’est pour cela qu’il faut enquêter. Je n’ai pas d’hypothèses fermes et définitives, seulement des indices. On a vu les ados. On peut voir les immigrations de pays où la notion culturelle et politique d’espace public n’existe pas (on dit sans tiquer Terre d’islam pur certains pays mais pas Terre chrétienne pour désigner la France) ; il est logique que ça coince quand des gens pensent l’espace vide, libre d’appropriation donc, alors qu’il est creux, à ne pas marquer de son empreinte. 

Il y a l’avidité économique, la cupidité économique, qui amènent certains à s’approprier les ressources, les espaces, les corps même, ce qui donne le message qu’il faut se dépêcher de dépecer la bête puisqu’ils n’ont aucune légitimité démocratique à le faire. De mon point de vue, l’hallali a été donné par notre système économique ; il transforme tout en champ de bataille et n’a pas de limite ; il s’insinue dans toutes les manifestations de la vie, même les plus intimes. L’Etat de la planète, les inégalités sociales témoignent de cette  appropriation mortifère. On voit que les économies anglo-saxonnes, communautaristes, aiment bien cette conception de la liberté qui est celle d’entreprendre, de prendre, au mépris de la présence réelle ou symbolique de l’autre.

Les activistes et autres déconstructeurs, ont accusé réception de la règle du jeu. Au lieu de colmater les brèches avec les laïques pour refaire du creux, de la matrice, ils décolonisent le territoire national pour le coloniser à la découpe. Hélas, parmi les défenseurs (supposés) de la laïcité, il y a un vrai courant anti-social qui ne veut pas venir sur ce genre de lecture ; c’est-à-dire une élite qui ne veut pas faire une lecture sociale de la Liberté et de l’Egalité.

Peut-être faut-il s’arrêter là pour aujourd’hui. Le creux ça doit faire penser.

Oui, on devrait avoir des occasions de reprendre ces distinctions.